Festival de l'histoire de l'art
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Une oeuvre – « La Japonaise au bain » de James Tissot

3 juin 2020

Veerle Thielemans, historienne de l’art et directrice de la programmation scientifique du Festival de l’histoire de l’art, présente le thème du Plaisir et le pays invité, le Japon, à travers une œuvre de James Tissot.

Pour les historiens de l’art, tout part des images – du plaisir que l’on prend à les observer, qui s’aiguise à tenter de les comprendre.

Plaisir immédiat de vision et complexité d’une grammaire picturale qui donne matière à réflexion s’articulent de façon exemplaire dans cette théâtrale Japonaise au bain de James Tissot de 1864, que nous souhaitons proposer comme un emblème de cette dixième édition du Festival de l’histoire de l’art consacré au Japon et au Plaisir.

Émergeant de l’écrin fleuri de son kimono largement échancré, comme une moderne vénus du Paris de la fin du XIXe siècle, une femme qui n’a manifestement rien de japonais nous regarde avec assurance, son corps à moitié nu plus grand que nature marquant le seuil d’un espace surchargé des motifs les plus stéréotypés d’un japonisme que Tissot annonce avec quelques années d’avance. La peinture est belle, d’une minutieuse facture académique – aussi séduisante que cette femme chargée d’un érotisme facile, un peu racoleur, qui prend une pose pour le plaisir d’un spectateur que l’on devine plutôt masculin – les autres pouvant se contenter d’observer avec délectation les jeux d’harmonies colorées, l’imbrication raffinée des espaces, le contraste tendu entre l’imaginaire narratif et l’hyperréalisme pictural. Tableau de plaisir, artistique et érotique, qui, se confrontant à notre regard, interroge notre situation de genre et de culture – comme son ami Manet l’exposera l’année suivante, d’une autre façon, avec son explosive Olympia. Voici les questions qui commencent à complexifier – à intensifier ? – notre plaisir de vision.

Exotisme de pacotille ? Appropriation culturelle voyeuriste ? Dans cette œuvre, le « Japon » a certes plus à voir avec les fantasmes d’une certaine élite européenne – qui, comme avec l’« Orient » d’Ingres ou Delacroix, recrée l’objet de son désir à sa propre ressemblance – qu’avec une véritable expression de l’identité japonaise. Tout est faux, évidemment – mais, cependant, tout est vrai : la mascarade du désir et de l’identité que Tissot met ici en scène exprime la réalité historique d’un processus complexe : celui de relations dynamiques entre les cultures, ou le même se construit par sa confrontation sans cesse rejouée avec l’autre, posant la question, inconfortable mais nécessaire, du fantasme dans toute construction identitaire. James Tissot, cet artiste qui transforma son prénom d’origine – Jacques-Joseph – en l’anglicisant, incarne parfaitement ces jeux du désir et de la métamorphose dans la formation de soi. Car une culture n’est pas un objet stable et bien défini dont il s’agirait de retrouver l’essence immuable, par-delà les déformations provoquées par ce type de tableau-mascarade : c’est une histoire toujours remise en jeu, faite de transferts, d’hybridations, de contaminations culturelles. C’est précisément cette histoire riche de ses complexités et de ses mouvements que le Festival de l’histoire de l’art a pour mission de donner à voir et à comprendre, grâce à ces objets étranges que sont les œuvres d’art, qui forment autant de condensations symboliques, de précipités de fantasmagories, de carrefours d’identités en débat : si tout part des images, tout y revient.

La peinture est belle, et la façon dont cette femme nous indique un Japon fantasmé, tout en nous en barrant symboliquement l’accès, donne envie de scruter ce que cache cette somptuosité un peu superficielle. La peinture est désir, plaisir : promesse d’un savoir qu’il faut aller dénicher – horizon de beauté qui s’accroît à force d’être déplié. Cherchant à approfondir notre plaisir, nous regardons plus attentivement : le statut exact de cette européenne qui joue à la japonaise est décidément bien ambigu. Si cette femme semble être un modèle déguisé, son sexe glabre et sa pose dont le contrapposto reprend, en un décalage subtil mais décisif, les canons de la statuaire grecque antique, indiquent plutôt une sorte d’allégorie classique modernisée et « japonisée »… Un « Japon grec » à la parisienne, en quelque sorte ? Il s’agit du titre d’un ouvrage étonnant de Michael Lucken, qui sera présent au Festival, dans lequel on découvre qu’au même moment, à l’autre bout du monde, les artistes japonais commencent précisément à prendre possession de cette antiquité grecque classique à partir de laquelle l’Occident avait construit une partie de son identité, dans un processus qui donnera forme à toute la culture japonaise du XXe siècle.

En confrontant ainsi un imaginaire à un autre imaginaire, James Tissot subvertit les codes picturaux académiques de l’époque tout en exprimant la réalité de ces dialogues à plusieurs voix et à plusieurs temps. De plus, quelques temps après la création du tableau, Tissot commencera à enseigner l’art du dessin et de la peinture à un élève japonais, le prince Tokugawa Akitake – redonnant ainsi autrement au Japon ce qu’il lui avait pris par ailleurs… En parallèle, alors qu’il faisait ses premiers pas sur la scène internationale, rompant avec sa politique d’isolement volontaire, le Japon, usait de sa culture à des fins diplomatiques, comme le montrera, lors du Festival, l’exposition Art et diplomatie. Les œuvres japonaises du château de Fontainebleau (1862-1864) : nombre d’objets et d’œuvres d’art furent offerts à Napoléon III lors d’ambassades itinérantes, les japonais n’hésitant pas à adapter le choix des cadeaux aux goûts occidentaux.

Ce faisceau d’évènements contigus, d’enjeux contemporains et de processus transhistoriques dessine une cartographie subtile et mouvante, qui en dit autant sur l’identité française que sur la culture japonaise – qui exprime bien l’importance de ces confrontations culturelles dans la façon dont nous nous définissons, hier comme aujourd’hui. En comprendre les articulations complexes ne s’oppose pas au plaisir de voir, d’entendre, de sentir, de goûter, bien au contraire… Comment intensifier notre plaisir par le savoir – comment dynamiser notre savoir par le plaisir : l’observation de cette Japonaise au bain de James Tissot nous offre quelques pistes, que les organisateurs du Festival et moi-même avons tenu à déployer, dans plusieurs dimensions, grâce à cette programmation.

Propos recueillis par Matthieu Léglise, historien de l’art et assistant scientifique à l’Institut national d’histoire de l’art.

James Tissot, La Japonaise au bain, 1864, huile sur toile, 208 x 124 cm, musée des Beaux-Arts, Dijon.

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