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Aby Warburg : voyages d’un historien de l’art

31 mai 2012

La vie et l’œuvre de l’historien de l’art allemand Aby Warburg (1866-1929) peut être lue comme une vaste méditation sur les formes de voyages dans l’art.

 

« Né à Hambourg, juif de sang, florentin dans l’âme »

Enfant, Warburg, issu d’une grande famille de banquiers juifs de Hambourg, aurait conclu un pacte avec son frère : il renonçait au droit que lui conférait l’aînesse sur les affaires familiales contre un crédit perpétuel d’achat de livres. Le fondateur d’une nouvelle approche des œuvres, l’iconologie n’aura qu’un but : traquer le devenir de l’Antiquité païenne dans la culture européenne et montrer toute la part d’irrationnel et de magie dans la Renaissance, souvent vue comme un avènement de la raison et de la mesure. De cette quête procède une fascination pour le voyage des artistes, des œuvres et des formes dans l’espace et dans le temps. Les motifs franchissent de très grandes espaces temporels. Les formules pathétiques (Pathosformeln) qu’avaient fixées de manière à la fois intense et mesurée les artistes de l’Antiquité pour représenter la douleur ou l’extase, ont pu survivre à diverses époques, notamment à la Renaissance. Les styles traversent les frontières pour répondre à des désirs très ambivalents chez les commanditaires de culture différente : Warburg a montré les ressorts du goût des Florentins de la deuxième moitié du XVe siècle pour le réalisme des peintres Flamands. Pour lui, l’hyperbole de cette circulation générale des forme se trouvait dans le timbre-poste.

 

« Athènes-Oraibi, tous cousins »

 L’historien de l’art devait lui-même savoir alterner les moments sédentaires et les déplacements. En 1895, Aby Warburg se rend à New-York pour le mariage de son frère. Dégoûté par le « vide de (cette) civilisation », il part chez les Indiens Pueblos, dans le Sud-Ouest des Etats-Unis. Il étudie notamment le rituel du serpent, une danse réalisée avec des serpents vivants par laquelle ces peuples cherchaient à provoquer la foudre et la pluie pour favoriser de bonnes récoltes.

Aby Warburg aux Etats-Unis, vers 1895 – Source WikiCommons

Ce voyage est caractéristique de la méthode de Warburg, une anthropologie de l’art qui se propose d’appliquer à ce qu’on considère comme notre propre culture ou notre héritage le regard d’un étranger, aussi neuf et distant que celui du voyageur parmi les « primitifs ». A l’inverse, le voyage le plus à l’Ouest possible, chez les Indiens, permet d’éclairer le passé de l’Européen et les infinies relations de l’homme à son environnement que la « civilisation technologique » a réduites. Le voyage de Warburg vers l’Ouest est donc un retour, un voyage vers Athènes, mais aussi dans la rédaction de son étude, un voyage vers la santé et la société retrouvées.

 

« Le télégramme et le téléphone détruisent le cosmos »

 La Grande Guerre plonge Aby Warburg dans la folie. Collectionnant des milliers de coupures de journaux à la recherche des causes de l’horreur, il finit par se croire coupable de son déclenchement par ses recherches sur le paganisme, qui en aurait réveillé les démons. Interné dans la clinique huppée de Ludwig Binswanger à Kreuzlingen – qui accueillit aussi Nijinsky – de 1921 à 1924, Aby Warburg obtient du psychiatre le pacte suivant : s’il parvenait à produire un travail scientifique solide, il pourrait sortir. La conférence qu’il prononce devant médecins et patients, sur les Pueblos, représente donc une sorte de voyage vers la raison. Peu avant sa mort Warburg se définissait comme « un sismographe de l’âme sur la ligne de partage entre les cultures. Placé par ma naissance entre l’Orient et l’Occident, poussé par une affinité élective vers l’Italie, (…) je fus poussé vers l’Amérique (…) pour y connaître la vie dans sa tension entre les deux pôles que sont l’énergie naturelle, instinctive et païenne, et l’intelligence organisée ».

 

L’héritage le plus vivant d’Aby Warburg est sa fabuleuse bibliothèque, elle aussi voyageuse. Emigrée en 1933 à Londres, pour échapper aux nazis, elle va féconder les études anglo-saxonnes en histoire de l’art. Moins une collection de livres qu’une collection de problèmes, selon Cassirer, son classement tout à fait non conventionnel favorise les rapprochements entre ’art, la littérature, la religion et la philosophie. Elle invite les lecteurs (que Warburg appelaient les « patients » du même nom qu’il désignait les Juifs, « patients de l’histoire universelle », à se mettre en route sans idée préconçue, à se perdre.

 

Ce sont d’autres dangers qui semblaient plus menaçants à Warburg : donnant la clef de toute son œuvre, il termine son étude sur les Pueblos par cette prophétie : « le télégramme et le téléphone détruisent le cosmos. La pensée mythique et la pensée symbolique (…) ont fait de l’espace une zone de contemplation ou de pensée, espace que la communication électrique instantanée anéantit ». Aby voyait dans le ballon dirigeable et l’électricité la disparition d’Icare et de Prométhée, les destructeurs de la notion de distance : quelle place restait-il pour un moderne Ulysse ?

Florence Buttay ( chef de projet scientifique pour le Festival de l’histoire de l’art) et François-René Martin (Professeur d’histoire de l’art à l’ENSBA)

 

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