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Caravaggio de Derek Jarman. Modèle d’une génération désœuvrée

19 avril 2013

 

un portrait atypique du peintre italien

Derek Jarman devient dans les années 1980 un cinéaste reconnu pour sa pratique expérimentale du septième art et pour son engagement dans une lutte perpétuelle contre le gouvernement anglais de cette époque. Le film Caravaggio, tourné en 1985, confirme le succès du réalisateur qui dresse un portrait atypique du peintre italien. Celui-ci n’est pas montré sous les traits habituels de l’homme violent et bagarreur que l’histoire lui a souvent attribué.

Le récit s’articule autour de la rencontre du Caravage et d’un couple de voleurs, Lena et Ranuccio, incarnés par Tilda Swinton, jouant ici son premier rôle et par Sean Bean. Cette aventure forme un triangle amoureux qui révèle un Caravage passionné et dévoué à son art. Le cinéaste évoque les œuvres du peintre en s’attardant sur les différentes poses des modèles qui renvoient notamment à L’Amour victorieux (1601-1602), à La Déposition de Croix (1600-1604) et à La Mort de la Vierge (1605-1606). Cette série de tableaux vivants, mise en scène par la pratique du clair-obscur, est plongée dans une atmosphère théâtrale pouvant évoquer les films de Ken Russell et de Peter Greenaway. Les recherches esthétiques de Derek Jarman ainsi que son attirance pour Le Caravage révèlent à la fois un cinéma expérimental engagé et un intérêt pour l’histoire de l’art.

 

Copyright Zootrope Films

Lorsqu’il étudie la peinture et le décor scénographique à la Slade School of Art de Londres, Derek Jarman crée ses propres tableaux et croise le chemin d’artistes qui lui feront découvrir des circuits marginaux. Sa rencontre avec l’artiste Genesis P-Orridge au sein de la communauté musico-théâtrale The Exploding Galaxy lui permet de tisser des liens avec les groupes de musique industrielle de la première génération (Throbbing Gristle, Coil et Psychic TV). Sa révélation du mouvement punk, pour son refus de toute autorité, constitue également un tournant dans sa carrière. Il réalise en 1977 le film Jubilee qui est composé de véritables acteurs de la scène punk, à l’instar du héros du long métrage, un jeune musicien désenchanté, qui est en réalité Adam Ant, le chanteur excentrique du groupe Adam and the Ants. Pamela Rooke, qui participa à l’élaboration d’une esthétique punk, joue également un personnage important de Jubilee.

 

Caravage apparaît comme le modèle d’une génération désœuvrée.

À l’instar de ces tendances underground, Derek Jarman détourne certains codes pour les renverser dans la sphère du cinéma. Il met en scène des éléments anachroniques disposés dans le décor de Caravaggio. Le recours à ces objets semble dans un premier temps inapproprié, mais la présence d’une moto, d’un camion, d’ampoules électriques ou bien même d’une calculatrice visent à connecter le spectateur à sa propre réalité. Tout est pensé de manière à déjouer la vraisemblance d’une histoire qui se déroule à Rome avec des personnages parlant anglais d’une façon élaborée ou avec un accent cockney. Cet effet comique permet au réalisateur de constituer une passerelle avec son époque pour justifier l’appropriation du caractère ambigu du Caravage qui apparaît comme le modèle d’une génération désœuvrée. Une génération qui se développe dans les années 1970 et 1980 et qui révèle la tournure répressive du gouvernement de Margaret Thatcher. Une politique dans laquelle les écarts sociaux sont de plus en plus creusés laissant place à une jeunesse désabusée parmi les classes les plus pauvres.

 

Afin de donner plus de poids à cette triste réalité de l’Angleterre de cette période, Derek Jarman révèle une inscription gravée sur le couteau du peintre : « sans peur ni espérance ». Il met également en scène Giovanni Baglione qui, en décrivant Le Caravage avec une machine à écrire, en vient à la conclusion qu’il représente le « triste reflet de notre époque ». Baglione, interprété par Jonathan Hyde, s’affale ensuite sur le rebord de sa baignoire évoquant le sort tragique de Marat.

Copyright Zootrope films

 

Par des moyens cultivés et élaborés, Derek Jarman soulève un certain nombre de tabous contre lesquels il se bat au quotidien. L’héritage de son parcours en école d’art ainsi que ses liens avec les principaux acteurs de la scène industrielle, lui permettent de constituer des concepts et de les matérialiser. En effet, il avait déjà soulevé un certain nombre de tabous en 1974 avec le court métrage In the Shadow of the Sun – le groupe Throbbing Gristle était chargé de créer la bande sonore pour la version finale en 1980 – en livrant à sa caméra des personnages exécutant des rituels ésotériques et érotiques. La tournure abstraite et sans réelle narration du court métrage amorce la solution de Caravaggio.

 

Aller-retour entre l’époque du Caravage et les problématiques de la société postindustrielle anglaise

Le véritable caractère violent du film ne réside pas dans l’attitude du Caravage, mais dans la difficulté que les trois personnages éprouvent à construire leur histoire dans une société régit par les codes sociaux et l’argent. Par le biais du détournement, le réalisateur représente une lutte immuable contre les préjugés qui est dictée par la passion. Cet aller-retour entre l’époque du Caravage et les problématiques de la société postindustrielle anglaise de Derek Jarman forme un ensemble novateur dans les années 1980 qui constitue une référence en matière de cinéma expérimental et de film sur l’art.

Nicolas Ballet, doctorant, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Projection de Caravaggio de Derek Jarman le 1er juin à 19h30 au Cinéma Ermitage
dans le cadre du Festival de l’histoire de l’art

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