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Ciné-concert Le lion des mogols

26 mai 2012

En 1919, le producteur Joseph Ermolieff et sa troupe quittent la Russie pour la France. Après une traversée de Constantinople à Marseille, ils s’installent à Paris où ils poursuivent leur activité cinématographique en investissant le studio de Montreuil. Après le départ d’Ermolieff en 1922, Alexandre Kamenka reprend la société sous le nom d’Albatros et décide de multiplier les collaborations avec de jeunes cinéastes français renommés, plus ou moins proches de l’avant-garde. Ivan Mosjoukine est alors une figure emblématique de la firme : l’expressivité de son jeu et sa capacité à incarner tous les rôles en fait une véritable vedette et il se trouve souvent à l’initiative de projets de films. Il lui arrive d’en écrire les scénarios, où il se réserve le premier rôle, mais parfois également de les mettre en scène.

En 1923, Epstein connaît un succès d’estime pour Cœur fidèle et La Belle Nivernaise, produits par Pathé. Son style singulier retient l’attention de Kamenka et de Mosjoukine qui l’invitent à les rejoindre pour réaliser Le Lion des Mogols, d’après un scénario écrit par Mosjoukine.

Porter l’orientalisme à un de ses sommets

En septembre 1924, La Cinématographie française annonce : « Le Lion des Mogols est une aventure étrange et fantaisiste dont la moyenne partie se passe dans une Asie de chiméries, ce qui donne lieu aux artistes tels que Epstein pour le découpage et l’éclairage, Lochakoff pour les décors, Mosjoukine pour l’interprétation et Bilinsky pour les costumes, de se livrer à de merveilleuses extravagances ». L’équipe Albatros a non seulement importé son savoir-faire artistique et technique mais contribue également à illustrer une mode orientaliste tardive, qui perdure notamment dans le cinéma, et une certaine idée que Paris se fait alors de l’Orient, l’associant très volontiers à la Russie. François Albera note que « Le Lion des Mogols est un film étrange, « malade » sans doute de s’emparer d’un genre – l’orientalisme – pour le porter à l’un de ses sommets [il évoque, en note, le décor somptueux de Lochakoff] avant de le casser, le désarticuler voire le ridiculiser1 ».

Dans le Paris des années folles

Le périple effectué par la troupe d’Ermolieff au départ de Moscou et la vie parisienne semblent avoir inspiré Ivan Mosjoukine. Au cours du voyage qui le mène en France, le Prince (interprété par Mosjoukine) rencontre sur le paquebot une troupe de cinéma baptisée Phénix et, une fois à Paris, les tournages ont lieu dans des studios dont on reconnaît bien la structure en verre puisqu’il s’agit du studio « phalanstère » de Montreuil (celui de la société Albatros). Exclu de son royaume, le Prince évolue dans un univers instable. Il bascule d’un statut royal et vénéré en Orient à celui d’une vedette de cinéma dans le Paris des années folles. Sa candeur est mise à rude épreuve par ce nouvel environnement et par le trouble que lui procure Anna. Pour évoquer cette vulnérabilité mais aussi une certaine ivresse, Epstein introduit des effets visuels (flous, surimpressions, déformations) et joue sur les rapports du mouvement et de la vitesse (panoramiques en mouvements contrariés, accélérés, montage rapide). Lorsque le Prince s’enivre au Jockey, célèbre cabaret de Montparnasse2, Epstein use de panoramiques circulaires pour figurer une vision subjective troublée, lors d’une folle course en automobile, un montage rapide de plusieurs gros plans du Prince illustre « la folie, le vertige et la douleur3 ».

Au delà de l’aspect autobiographique et du thème de l’exil, Le Lion des Mogols expose les troubles de la personnalité qu’impliquent les tourments dus à la fuite puis à la confrontation et à l’adaptation à une culture opaque, dans un système construit sur le mystère et les faux semblants, où le cinéma tient une place prépondérante.

Ce film a été restauré en 2009 par la Cinémathèque française d’après des éléments conservés dans les collections de la Cinémathèque française et dupliqués en 1986 par Renée Lichtig, et une copie provenant de l’Université Catholique de Santiago de Chile, et avec l’aide du Fonds Culturel Franco-américain. Le film est présenté en Béta numérique.

Samantha Leroy
Chargée de la valorisation des collections films de la Cinémathèque française

 

[1] Albera, François, 1998, « Sociologie d’Epstein : de Pathé-Consortium à Albatros», in Jean Epstein, cinéaste, poète, philosophe, sous la direction de Jacques Aumont, Conférences du Collège d’histoire de l’art cinématographique, Ed. Cinémathèque française, Paris.

[2] Dans cette séquence, on reconnaît Kiki de Montparnasse (Ivan Mosjoukine était un fervent noceur et fréquentait les acteurs de la scène artistique de l’époque).

[3] Notes issues du découpage technique du Lion des Mogols, Archives Jean Epstein, consultables à l’espace chercheur de la Cinémathèque française.

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