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Cinéma Suisse, art et littérature : la difficile invention d’un patrimoine

7 février 2014

pascal binétruy

Lorsque l’on examine l’histoire du cinéma suisse

On constate que le patrimoine culturel du pays et son cinéma national ont mis du temps à se rencontrer. Pendant toute une période de son histoire, notamment des années 30 aux années 60, les films de fiction (le plus souvent alémaniques) proposent des drames alpestres qui, s’ils s’inscrivent pleinement dans la culture nationale, n’échappent que rarement à la représentation folklorique. Citons pour mémoire Roméo et Juliette au village (de Trammer et Schmidely, 1941), libre transposition de Shakespeare dans les montagnes suisses qui, malgré ses défauts, constitue l’une des tentatives les plus intéressantes dans ce domaine. Avec, dans une certaine mesure, Farinet de Max Hauffer (1939), l’une des premières adaptations de Ramuz. En dépit de l’interprétation de Jean-Louis Barrault, cette tentative n’en est pas moins plombée par une mise en scène assez plate, incapable de restituer le lien profond qui unit Farinet à la montagne.

Quant aux documentaires qui restent majoritaires jusqu’aux début des années 70, en raison d’une loi fédérale interdisant à l’Etat de subventionner la fiction, ils alternent entre films industriels, publicitaires ou ethnologiques, ces derniers davantage intéressés par des sujets « exotiques » que par le patrimoine culturel suisse. Comme le remarquait très justement Freddy Buache, jusqu’aux années 60, c’est-à-dire jusqu’à l’apparition d’une nouvelle génération de cinéastes, celle-là même qui allait inventer un cinéma national et lui donner une renommée internationale, la Suisse ne se souciait guère de conserver une trace visuelle et sonore de ses plus grands artistes, qu’il s’agisse d’écrivains (Ramuz, Cendrars, Cingria), de musiciens (Honegger), de plasticiens (Giacometti) ou d’architectes (Le Corbusier).

Tournant des années 60

Une nouvelle génération d’auteurs romands, regroupés sous le label « groupe des cinq » (Tanner, Soutter, Goretta, Roy et Lagrange, bientôt remplacé par Yersin) mais aussi alémaniques (Dindo, Seiler, Mürer) s’intéresse prioritairement aux problèmes sociaux du pays, questionne la prospérité suisse et le modèle économique sur lequel elle est fondée, attire l’attention sur les laissés pour compte et ne craint pas de revenir sur certains épisodes peu glorieux de son histoire. L’un des principaux enjeux de ce cinéma consiste également à réinvestir le champ de la vie quotidienne afin de prouver qu’une Suisse débarrassée de son folklore peut constituer un territoire de fiction susceptible d’intéresser le plus grand nombre, comme l’a montré par la suite le succès international de quelques productions helvétiques, de La Salamandre (Tanner, 1971) aux Petites Fugues (Yersin, 1975).

Pour autant, cette génération ne se désintéresse pas de la production artistique suisse et de son patrimoine culturel. Au contraire, elle le réinvestit par le biais de la fiction et du documentaire, en tentant de l’appréhender sous une forme novatrice. Dès 1961, Tanner avait annoncé la couleur avec un documentaire consacré à Ramuz (Ramuz, passage d’un poète) qui ne se présentait pas comme un portrait mais comme une réflexion thématique sur son œuvre. La même année, Goretta fait ses premiers pas dans la réalisation avec un court métrage consacré à Prévert. Quelques années plus tard, Michel Soutter consacre lui aussi un court métrage à un écrivain, mais suisse cette fois-ci, le poète Gustave Roud, tandis qu’Alexandre Seiler s’essaie au cinéma direct afin de filmer le concours international de piano de Genève, dans Musikwettbewerd (1967).

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Nouvelle Vague suisse, film basés sur des scénarios originaux

leurs auteurs n’en délaissent pas pour autant le patrimoine culturel national. Au cours de leurs allers et retours entre la fiction, le documentaire, le cinéma et la télévision, plusieurs cinéastes adaptent des œuvres patrimoniales et témoignent de l’intérêt qu’ils portent aux figures helvétiques. Ainsi, en 1972, Fredi Murer réalise Paysages, une brillante variation autour du peintre réaliste fantastique H.R. Giger. De son côté, Goretta, plus littéraire, s’intéresse à deux figures légendaires de la culture suisse : le calviniste humaniste renaissant Michel Servet et Jean-Jacques Rousseau, auxquels il consacre deux téléfilms de prestige entre 1975 et 1978. Au cours de cette même année 1978, Richard Dindo brosse un portrait très documenté du premier reporter suisse, Hans Staub, lequel a filmé plus de trente ans d’histoire du pays (Hans Staub, reporter photographe).

Plusieurs mouvements se dessinent jusqu’aux années 90, qui reflètent des centres d’intérêt et des démarches très divers. Dans leurs films ethnographiques, Yves Yersin et Jacqueline Veuve s’intéressent davantage aux artisans qu’aux artistes, aux traditions populaires liées aux particularités de la vie rurale. Chronique paysanne en Gruyère (Jacqueline Veuve, 1990) en constitue sans doute l’un des exemples les plus réussis. Ces années sont aussi marquées par un regain d’intérêt pour les romans de Ramuz, adaptés à plusieurs reprises par Francis Reusser qui signe d’abord Derborence (1985) puis La Guerre dans le haut pays (1999) et par Claude Goretta (Si le soleil ne revenait pas, 1987). De son côté, Richard Dindo, naviguant toujours entre une culture francophone et une culture alémanique, poursuit ses investigations au cœur de la société suisse, de son histoire et de son patrimoine en consacrant l’un de ses portraits d’écrivains à Max Frisch (Max Frisch, Journal I à III). Au cours des années 90, Godard revient au pays et, s’il continue de coproduire des films avec la France, se réfère davantage à la Suisse dans son œuvre, aussi bien par le choix des lieux de tournage (Nouvelle Vague) que par celui de ses sujets, ainsi qu’en témoigne sa brève Lettre à Freddy Buache (1981) ou son court métrage Liberté et Patrie, coréalisé avec Anne-Marie Miéville pour l’Exposition nationale suisse de 2002, à partir d’un récit de Ramuz, Aimé Pache, peintre vaudois.

 

La Suisse offrant de grands artistes aux arts européens

Plusieurs cinéastes se sont intéressés à ces figures d’hier et d’aujourd’hui, soit par le biais de fictions centrées sur leur vie et leur œuvre, soit, plus fréquemment, en leur consacrant un portrait sous la forme d’une sorte de monographie. Parmi toutes ces contributions, on retiendra notamment celles de Jean-Blaise Junod. D’abord son moyen métrage, Paysages de Silence (1986), bien qu’il soit centré sur le peintre d’origine slovène Zoran Music, devenu l’un des piliers de l’école réaliste de Paris. Et surtout Léopold R. (1999), une fiction consacrée au peintre romantique neûchatelois Léopold Robert, qui met aux prises un narrateur-enquêteur avec le suicide énigmatique du peintre, ce qui permet au cinéaste de retracer la vie et l’œuvre de l’artiste. Des artistes contemporains, comme le peintre Carl Bucher (Signes de terre, signes de chair, de Anne Cueno, 1984), le sculpteur zürichois Hans Jospehson (Josephson, provocateur solitaire, de Jüng Hässler) ou Jean Tinguely (Tinguely, de Thomas Thumena, 2011) ont donné lieu à des documentaires désireux de montrer et de faire comprendre la richesse de leurs œuvres.

En 2009, Richard Dindo, passablement énervé, déclarait de façon tonitruante au Festival de Belfort : « Le cinéma suisse est ma seule patrie. Depuis plus de 40 ans on dit qu’il n’y a pas de cinéma suisse, alors que c’est la plus importante production culturelle du pays. » Je ne sais pas si l’on peut dire que le cinéma constitue la plus importante production culturelle suisse ; mais il est certain que loin d’afficher une position hégémonique, il cherche au contraire à dialoguer avec les autres arts, pour mieux interroger une identité commune.

Pascal Binétruy, critique de cinéma, Positif

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