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Grand art, petit écran. L’histoire de l’art télévisée

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Kenneth Clark dans Civilisation : protestation et communication © BBC

Un cutter à la main, provoquant chez le spectateur un sentiment de malaise, John Berger s’avance sans vergogne vers une cimaise de la National Gallery de Londres pour y découper Vénus et Mars de Botticelli. De cette toile (en réalité un panneau de bois) figurant les deux divinités alanguies, Berger isole par son acte de vandalisme un simple portrait de femme aux formes graciles. Ainsi commence Ways of seeing, l’étonnant documentaire du critique d’art britannique présenté en quatre épisodes sur la BBC dès 1972. Plus que nul autre spécialiste de sa discipline s’étant essayé au genre, Berger tentait de mettre la fixité du tableau de chevalet à l’épreuve des procédés filmiques. En résulte une réflexion véritable (mais accessible à tous) sur les pertes et gains réalisés par les œuvres du grand art à l’ère des médias de masse. Provoquant, Ways of seeing interroge le devenir des spécimens de la peinture ancienne, multipliés jusqu’à l’écœurement, décontextualisés par le flux constant des images. L’approche de Berger, teintée de marxisme, laisse par conséquent une place non négligeable aux cultures populaires et délaisse l’idée du génie individuel.

À ce titre, son documentaire peut être considéré comme une réponse à l’élitisme et à la gravité de Civilisation, présenté sur la même chaîne britannique en 1969. Ses treize épisodes, qui connurent un franc succès, semblaient déjà figer les codes d’un genre naissant. Sir Kenneth Clark (titulaire de la prestigieuse chaire Slade de l’université d’Oxford) s’y met en scène sous le pont du Gard ou vadrouillant le long des côtes irlandaises, tentant de conter au plus grand nombre les grandes phases de la civilisation occidentale. En costume, le savant défend une approche englobante de l’histoire de la culture, de l’art et de l’architecture. Muni d’un sens incontestable de la concision, le relativisme occasionnel de Clark peine à masquer une certaine anxiété face à la dissolution de la civilisation chrétienne – une chrétienté qui demeure le référent perpétuel de sa trame narrative. Son récit s’arrête avec Manet et le scandale du Déjeuner sur l’herbe, contrairement à André Malraux qui, malgré un mode d’approche semblable (et face à la caméra de Jean-Marie Drot), consacre à Picasso quelques échappées remarquables.

Il faudra néanmoins attendre 1980 pour que la BBC offre au critique d’art d’origine australienne Robert Hughes les moyens de mettre sur pied The Shock of the New, magistrale leçon en huit épisodes sur les avant-gardes du XXe siècle. Initiative sérieuse et résolument moderniste, elle fut saluée par l’ensemble de la critique, jugeant le film capable de donner au public des points de repères dans les méandres de leur propre siècle. Le talent de pédagogue de Hughes est ici servi par un montage efficace, et davantage encore par le dynamisme qu’offrait l’accès à de nombreuses archives filmées. Il réitérera d’ailleurs l’exercice en réalisant une seconde série sur l’épopée de l’art américain (American Visions, 1997), avant de faire usage de la forme documentaire comme testament intellectuel. The Mona Lisa Curse (2008), achevé quelques années avant sa mort, entend dévoiler au grand jour les excès du marché de l’art contemporain – à ses yeux « le moins régulé avec celui de la drogue ».

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Robert Hughes dans The Mona Lisa Curse © BBC

Si cette forme de vulgarisation semble particulièrement liée à la culture anglo-saxonne, les téléspectateurs français auront quant à eux été marqués par l’austérité poétique de la série Palettes, initiée par Alain Jaubert et diffusée sur la chaîne Arte dès les années 1990. Ici, nulle approche « civilisationnelle » : la voix inimitable de Marcel Cuvelier guide le spectateur dans l’intimité des peintures, le long des lignes de fuite incrustées à l’écran. La démarche de Palettes, que le « Canal éducatif à la demande » semble aujourd’hui poursuivre, ne représente pourtant qu’une des facettes du documentaire sur l’art tel qu’il s’est développé en France depuis plusieurs décennies. Le bel hommage à Cézanne du binôme Straub et Huillet semble plus proche de l’expérimentation filmique que d’une tentative de popularisation d’un discours savant.  À l’opposé, le documentaire sur les musées réalisé par Paul Seban et Bernard Rothstein en 1973 frise l’enquête sociologique, questionnant avec Pierre Bourdieu les rapports entre monde ouvrier et culture d’élite.

La typologie du documentaire sur l’art ici esquissée pourrait sans nul doute être élargie par les possibilités techniques désormais offertes par le XXIe siècle. Mais la créativité des films à venir dépendra certainement de la conscience qu’auront leurs réalisateurs de la richesse de ce patrimoine audiovisuel.

Victor Claass, Doctorant, Paris-Sorbonne-Bâle, chargé de recherche et assistant du directeur du Centre Allemand d’Histoire de l’Art

 

Séances  « Hommage aux historiens de l’art » :

Francis Haskell, question de goût de Renan Pollès, vendredi 31 mai à 14h10, Salle 3

Civilisation : protestation et communication de Peter Montagnon, samedi 1er juin à 14h15, Salle 3

Table ronde : Kenneth Clark, filmer la civilisation? Les civilisations?, samedi 1er juin à 16h, Salle 1 (Avec la participation de Olivier Christin, Thierry Dufrêne, Michel Hochmann et François-René Martin)

The Mona Lisa Curse de Mandy Chang, samedi 1er juin 2013 à 18h, Salle 1 (Séance présentée par Victor Claass)

 

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