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Interview d’Antoine de Mena, lauréat 2012 du prix Art & Caméra

Lauréat du prix Art & Caméra en 2012, Antoine de Mena revient sur sa victoire et sur la préparation de son film.

D’origine franco-espagnole, Antoine de Mena a vécu entre Paris, Barcelone et Tokyo. Étudiant à Paris en histoire et en lettres (langue et culture japonaise), et cinéphile depuis son plus jeune âge, il s’engage dans une carrière cinématographique en s’inscrivant à l’Université de Poitiers, où un Master de réalisation documentaire (Créadoc) au Pôle ImageMagélis lui permet de suivre l’enseignement de professionnels tels que Mariana Otero et Anne Baudry. Il a déjà réalisé trois films, tous documentaires de création. Il travaille actuellement à deux projets, dont l’un, L’Altérité en face, a reçu en 2012 le prix Art & Caméra du Festival de l’histoire de l’art.

Capture du film Humanity and Paper Balloons – réalisé par Sadao Yamanaka, 1937

Vous avez présenté l’année dernière « L’Altérité en face », un projet de film documentaire sur Sadao Yamanaka, cinéaste japonais inconnu en France. Pourquoi vous êtes-vous intéressé à lui?

Yamanaka a produit un cinéma profondément humaniste, et on peut le comparer en cela à Jean Renoir.

Sadao Yamanaka (1909-1938) est considéré au Japon comme un des plus grands réalisateurs japonais, mais il reste encore peu connu à l’étranger. Très prolifique, il a, de son vivant, connu un succès auprès du public aussi bien que des critiques. En seulement 11 ans de carrière, il a écrit plus de 50 scénarios et réalisé 26 films. Seuls trois de ces films sont parvenus jusqu’à nous, les autres ayant souffert du manque de politique de conservation et des incendies, accidentels ou consécutifs aux bombardements. Mis à part cette carrière de cinéaste, Sadao Yamanaka a également été soldat de l’armée impériale japonaise à partir d’octobre 1937, et il est mort de dysenterie sur le front chinois moins d’un an après son arrivée sur le continent. Pendant toute cette période, il a tenu un journal qu’il a illustré de photographies, et dans lequel il décrit son expérience de la guerre et livre un témoignage de sa propre déshumanisation face à l’horreur des événements vécus. En découvrant ces archives, j’ai pensé qu’il serait intéressant de les lire à la lumière de l’œuvre cinématographique de son auteur, et vice versa. Yamanaka a produit un cinéma profondément humaniste, et on peut le comparer en cela à Jean Renoir. Il y montre une profonde empathie avec ses personnages, qu’il ne manque pas de plonger dans des univers souvent d’une grande noirceur. Entre le cinéaste humaniste, mais sans illusions, et le soldat abruti par la misère physique et morale du front, il y a transformation, mais aussi forte continuité. Continuité que l’on peut notamment établir entre son univers cinématographique peuplé de naïfs, d’enfants, de déclassés et d’antihéros, et le récit qu’il fait de sa descente aux enfers en tant que soldat. C’est cette unité du regard entre l’œuvre de fiction et le témoignage documentaire qui m’a le plus frappé et dont je souhaite rendre sensible la vibration dans le cadre de mon film.

Capture du film Humanity and Paper Balloons – réalisé par Sadao Yamanaka, 1937

Le documentaire de création que vous êtes en train de réaliser porte sur un cinéaste qui a vécu de très près le massacre de Nankin, en tant que soldat. Ne croyez-vous pas qu’il y a là un risque, qui a trait à votre désir de construction romanesque, et qui consisterait à vouloir humaniser des actions que Yamanaka décrit lui-même comme bestiales, et de ce fait, de leur donner un sens qu’elles ne méritent peut-être pas ?

Interroger le cinéma en tant qu’espace privilégié de représentation et d’acceptation/répulsion de l’altérité.

Je ne souhaite pas faire de Yamanaka un personnage univoque, sans relief. Ses contradictions m’intéressent, en tant qu’homme et en tant qu’artiste, dans ses actes, dans sa responsabilité d’individu et dans la représentation du réel à laquelle il s’est livré par le biais du cinéma, de la photographie et de l’écriture. Les zones d’ombres sont là, il suffit de les regarder. Par exemple, la façon dont il s’est consciencieusement préparé pour la guerre, ou lorsque, fraîchement arrivé en Chine, il a eu l’idée d’un film de propagande dont il a décrit quelques scènes possibles et dont il a dessiné les personnages dans son journal. C’est donc par la lecture du témoignage écrit de Yamanaka que le récit du film sera mené. Et quant aux victimes de l’armée japonaise, elles seront rendues présentes non seulement par ses photographies, mais aussi par tous les non-dits de ses écrits. A travers la lecture croisée de l’œuvre de fiction du cinéaste et de son témoignage documentaire de la guerre, mon film interrogera le cinéma en tant qu’espace privilégié de représentation et d’acceptation/répulsion de l’altérité.

A quelles sources avez-vous accès pour réaliser votre documentaire?

L’œuvre visuelle de Yamanaka n’est connue que par ses trois films conservés, et par quelques photogrammes de deux autres. En revanche, ont été conservés tous ses scénarios, de nombreuses photographies de tournage de ses films, ainsi que tous les articles écrits par lui ou sur lui de son vivant jusqu’à aujourd’hui. La mémoire vivante fait également partie de mes sources : les 5000€ qui m’ont été offerts par le Festival m’ont permis d’aller interviewer au Japon la nièce de Yamanaka, des cinéastes appréciant particulièrement son œuvre (Shinji Aoyama), des archivistes et des critiques de cinéma.

Où en êtes-vous dans la réalisation de votre film?

J’ai fini la phase d’écriture du film, et j’en suis actuellement à celle du tournage. J’ai déjà filmé une série de scènes et d’entretiens au Japon et en France. Et je cherche actuellement un producteur pour pouvoir m’accompagner dans la finalisation du projet.

En quoi le prix Art & Caméra vous a-t-il intéressé et aidé?

Une aide rare et précieuse pour les réalisateurs

Le prix Art & Caméra fait partie de ces rares mais précieuses aides à la création de films sur l’art. Lorsque j’ai entendu parler de ce nouveau prix, j’ai tout de suite soumis mon projet à l’organisation du Festival. Être lauréat de ce prix m’a tout d’abord permis de financer la première phase de tournage d’entretiens au Japon. Il a également donné plus de visibilité au projet, et j’ai bénéficié de nombreux soutiens, notamment de la part de participants du festival. Enfin, en ce qui concerne la dernière phase du projet, c’est-à-dire la diffusion et l’accompagnement du film, la convention établie entre le Festival de l’histoire de l’art et le CNC permettra d’intégrer mon documentaire dans le catalogue Images de la culture, catalogue de diffusion du CNC. Le film sera également présenté en avant-première pendant le Festival de l’histoire de l’art. Et pour finir, j’espère que ce projet sera l’occasion de faire découvrir au public français les films de Sadao Yamanaka, à l’occasion d’une rétrospective de son œuvre.

Capture du film Humanity and Paper Balloons – réalisé par Sadao Yamanaka, 1937

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