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Interview – Lauréat 2013 du Prix Art & Caméra

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Cinéaste, auteur, critique, Arnaud Lambert à fait un master en histoire de l’art consacré à Chris Marker. il est aussi membre du collectif simple appareil, qui réunit écrivains, artistes et vidéastes, il a publié dans les revues Éclipses, Images de la culture et Vertigo. il revient dans cette entretien, sur le projet qui lui a permit de remporter le Prix Art & Caméra 2013.

 

I. Vous avez gagné à l’unanimité le Prix Art & Caméra lors de l’édition 2013 du Festival. Pourriez-vous nous présenter rapidement votre projet de film?

 

Il s’agit en quelque sorte d’un voyage en pays imaginaire, sur les traces de Jean-Michel Palmier, historien et spécialiste de la culture allemande du premier XXe siècle.  Le Berlin qu’il découvre à la toute fin des années 1960, alors qu’il est encore étudiant, le bouleverse : les immeubles bombardés et désertés qui subsistent au cœur de la ville, qu’il visite la nuit, dans l’angoisse, cette présence de l’histoire inscrite sur chaque mur, les traces de mitrailles, les ruines, les no man’s land, tout cela crée un choc intime – et c’est ce choc, très romantique, très pathétique d’une certaine façon, qui décidera de sa passion pour l’expressionnisme allemand. Je n’invente rien : « ça a été un choc décisif. Les villes marquent parfois la sensibilité comme au fer rouge. C’est en découvrant Berlin, en me promenant dans ses rues, en habitant ses nuits, que j’ai eu envie de comprendre l’époque. »

C’est l’histoire de cette fascination et de cette attraction qu’expose son ouvrage Retour à Berlin, paru en 1989 quelques semaines avant la chute du Mur, mais rédigé sur une vingtaine d’années. L’une des questions qui travaillent le livre est celle-là : qu’est-ce que signifie être fasciné par une paysage de ruines ? Mon film repose à sa manière la question.

Il se trouve qu’en cours de réalisation, mon projet a pas mal évolué. Palmier, lors de la parution du livre, a participé à quelques émissions de radio au cours desquelles il s’exprime avec une grande honnêteté sur son rapport à Berlin, son passé et sa propre fascination. Finalement, plutôt qu’utiliser les fragments du livre en voix-off, j’ai préféré utiliser ces archives sonores, un matériau assez brut, une source documentaire de première main qui me paraissait faire écho à la sécheresse de son style. Et qui tout simplement m’attirait : je savais que les images seraient très documentaires elles-mêmes, sans effets, j’aimais que la voix aussi soit un document et qu’il appartienne au montage, par les rapprochements, pas des effets de sens et par des échos sensibles entre ces éléments, de créer un regard singulier, une présence subjective, qui serait ma propre perception de la ville. Regard qui ne serait ni dans la voix, ni dans les images à proprement parler, mais entre elles, dans ce qui circule, passe de l’une aux autres, des images à la voix, dans l’esprit du spectateur. J’y travaille encore.

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II. Vous signez ici un film d’art sur un historien d’art, Jean-Michel Palmier. Êtes-vous vous-même historien d’art? Qu’est-ce qui vous a poussé à faire un film sur Palmier?

 

J’ai un double cursus histoire/histoire de l’art mais je connaissais Palmier pour avoir lu un peu la littérature allemande, qu’il a beaucoup préfacée. J’ai un souvenir lumineux de sa présentation du Tournant de Klaus Mann. Donc, quand à Berlin j’ai appris qu’il avait écrit un livre sur la ville, j’ai couru à la librairie française de Linienstrasse. J’y ai acheté le dernier exemplaire d’un livre qui n’a pas été réédité depuis 1998.

Mes premières impressions étaient mélangées – parce que l’imaginaire expressionniste de Palmier m’est assez étranger. Et puis je ne reconnaissais pas la ville qu’il évoquait dans celle que je découvrais. Pour être honnête, j’avais le sentiment qu’il rêvait éveillé, qu’il délirait presque. Mais tout cela dans un style très direct, très descriptif, avec une subjectivité très en retrait : si bien que c’est par l’accumulation des fragments, le caractère obsessif de certaines figures, de certains attachements, que se dessinaient en creux sa propre sensibilité, sa propre présence au cœur de la ville. Et cette façon « indirecte » d’exister, qui me touchait (sur les 300 pages de l’ouvrage, il doit y avoir tout au plus 2 ou 3 anecdotes sur son passé personnel), je crois qu’on la retrouve dans le film. Dans l’une des archives que j’utilise, il dit par exemple : « Berlin pour moi est une sorte de paysage inconscient : en voyant Berlin, j’y ai retrouvé une partie de moi-même éclatée dans  la réalité. »

Et puis Palmier faisait un usage du mot « imaginaire » dont je me sens très proche, notamment lorsqu’il évoque les liens entre l’imaginaire et la réalité, le paysage de la ville. Si j’osais, je dirais qu’il y a un sentiment de communauté – dans ce rapport à « imaginaire », précisément.

III. Dans votre projet, vous avez prévu de faire résonner Berlin et Detroit. D’où vous est venue cette idée et comment vous proposez-vous de l’exprimer à l’écran?

 

C’est le point le plus discuté du projet, naturellement. C’est même ce qui m’occupe le plus ces temps-ci. J’étais sûr d’une chose : le Berlin qui avait provoqué le choc de Palmier n’existe plus. Certes, Berlin est une ville où l’histoire est encore fortement inscrite dans l’espace – et je dirais même, car c’est plus important, dans l’esprit de ses habitants. Mais la ville actuelle, qui est redevenue la capitale de l’Allemagne n’a quand même qu’un rapport assez lointain avec la ville divisée que décrivait Palmier, et qu’il décrivait sans doute dans ses aspects les plus sombres. Donc quelque chose manque, à la fois dans la réalité et dans le film, par rapport au livre, à l’imaginaire de Palmier. Cette absence centrale, ce déficit d’expérience (je ne peux pas filmer à Berlin les immeubles bombardés qui aimantaient Palmier), je me suis demandé comment les compenser. Je n’avais pas envie d’effets, j’étais plutôt tenté d’arpenter modestement la ville, comme lui le faisait, de capter les choses telles qu’elles se présentaient à moi (même s’il y avait le filtre du livre). Je n’allais pas filmer en noir et blanc ou recourir à des images d’archives. Donc assez vite, je me suis dit : ce sera ailleurs – quant à savoir où… Detroit est venu d’une idée assez simple : la génération de Palmier partait pour Berlin, la mienne part pour Detroit ! Palmier dit quelque chose d’important – il parle évidemment des années 80 : c’est parce que Berlin est un lieu invivable qu’un certain nombre de personnes veulent y vivre. Textuellement : « C’est cette tristesse de Berlin, cette mélancolie qui expliquent que tant de peintres, d’écrivains contemporains aient choisi d’y vivre. » Il y a quelque chose de cet ordre qui est à l’œuvre à Detroit : c’est un endroit où on peut faire une expérience du temps, où le paysage, le décor influent sur vos pensées, votre existence quotidienne. Où les gens qui reviennent y habiter font un choix paradoxal mais fort. Dans ces lieux détruits, il y a une vitalité et une attractivité surprenantes, qu’on ne retrouve pas dans nos vieilles villes riches. Un exemple : les Detroiters sont obsédés par leur ville, ils en parlent sans cesse. Mon sentiment, c’est qu’ELLE ne cesse de les interroger.

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Pour ce qui est de l’articulation entre les deux villes dans le film, au stade du projet tout au moins, c’était assez simple : le film raconterait un « nouveau » retour à Berlin, sans doute en partie déçu, et un nouveau départ, où les réflexions de Palmier, son rapport à Berlin se reposeraient dans d’autres lieux : un ailleurs mais proche finalement. Ce qui me plaisait, c’est que cela engageait une idée de la fidélité (à l’égard de Palmier), un peu paradoxale, risquée en tout cas (et je ne prétends avoir réussi). Revenir à Berlin sur les lieux mêmes d’abord, être dans un rapport de littéralité avec l’auteur. Puis partir pour une autre ville (dont on saura sans doute à peine qu’elle est Detroit), mais pour tenter d’y retrouver le sens véritable de son expérience. J’avais l’impression d’être plus fidèle à Palmier en trahissant son amour exclusif pour Berlin, et en tentant de renouer avec le choc initial, la violence sensible de la ville en ruine, l’esprit de son livre. Pour l’heure, ce sont des déclarations d’intentions, même si lors du tournage à Detroit, j’ai eu le sentiment de renouer « en grand » avec les images qui obsédaient Palmier.

IV. Le Prix Art & Caméra vous a offert un mois de séjour à la Villa Médicis et un préachat de droit de diffusion par le CNC.  Qu’est-ce que le prix vous a permis de faire, et qu’en attendez-vous encore?

 

En dehors de l’aspect financier, qui n’est pas négligeable puisque ce genre de film, destiné essentiellement aux festivals, se produit dans une économie pour le moins restreinte, il y a eu un timing heureux. J’ai effectué la résidence à Rome quelques semaines avant d’entrer dans la première session de montage avec Claire Atherton. C’était évidemment un cadre idéal pour réfléchir à ce moment crucial et le préparer dans de bonnes conditions. C’était assez fort et intense, très concentré à vrai dire. En dehors du cadre somptueux, ça été l’occasion, rare pour moi, de découvrir de l’intérieur le fonctionnement d’une institution prestigieuse et intrigante, rythmée par des rencontres passionnantes.

Quant à la projection dans le cadre du Festival d’Histoire de l’art, ce sera sans doute une épreuve du feu. Le film est en grande partie expérimental, c’est un essai et il repose de manière sans doute peu orthodoxe la question de la discipline « histoire de l’art ». Je vais citer une fois de plus Palmier – qui d’ailleurs n’a pas toujours eu des rapports évidents avec l’institution universitaire. Dans un fragment il s’interroge sur la vocation des chercheurs : « Souvent je me demande par quels chemins détournés, tortueux, ils en sont venus à rencontrer cette époque et ses œuvres. J’ai parfois tenté de le leur demander, mais leurs réponses manquaient de franchise. Ils se réfugiaient dans l’argumentation théorique. […] Il y a autre chose. Une espèce de blessure intérieure, de déchirement, de sourde angoisse qui fait que l’on est réceptif à cette esthétique, à cette magie de fantasmes, de rêves et d’ombres et de lumières. » Fondamentalement, le film traite de cela, de ce qui est à la racine d’une recherche, qui est enfoui, tû, inconscient, qui est de l’ordre de la fascination et de l’attraction irrépressible – et que la recherche, parallèlement à ses résultats « scientifiques », vise aussi à mettre en lumière. C’est davantage le thème du film que l’expressionnisme à proprement parler.

V. L’un des aspects du prix est la présentation lors d’une future édition de votre film au Festival de l’histoire de l’art. Serez-vous prêt pour la prochaine édition?

 

J’ai été assez bavard jusque là pour laisser entendre que le film était encore en chantier. Donc, malheureusement j’ai l’impression qu’il ne sera pas prêt pour l’édition 2014. Mais en 2015, le film sera terminé !

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Arnaud Lambert, Lauréat Prix Art & Caméra 2013

 

 

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