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Joë Hamman et l’invention du Western en France

11 mai 2017

                                                                                                   « En 1906, je fis […] avec l’opérateur Moreau, un petit film titré : « Cow-Boy », qui se vendit fort bien… Ce fut le premier « western ». »[1]

 

De son vrai nom Jean Hamman, Joë Hamman (1883-1974) a été l’instigateur en France de premiers films inspirés de la vie et de l’imaginaire du grand Ouest américain. Grande vedette du cinéma muet français d’avant-guerre, il en est une figure singulière, « concentré d’Hercule et de d’Artagnan, athlète amoureux du risque, […] en même temps artiste peintre, dessinateur, humoriste, illustrateur de livres de nature et d’éditions pour bibliophiles […]. »[2] ; il exerça au cinéma « toutes les fonctions : acteur, scénariste, metteur en scène, producteur, directeur de production, conseiller technique […]. »[3]. Son œuvre, méconnue, fait l’objet depuis une dizaine d’année d’une progressive redécouverte[4]. Et Hamman est aujourd’hui reconnu comme une figure fondatrice du Western en France.

A-t-il été l’auteur du premier « western », ainsi qu’il sembla l’affirmer à plusieurs reprises[5] ? À cette question, Joë Hamman lui-même, ainsi que de nombreux historiens du cinéma, ont répondu par la négative, en identifiant le célèbre film The Great Train Robbery, réalisé par Edwin S. Porter en 1903, comme le tout premier western cinématographique. Mais la recherche des origines du Western reste problématique, car directement dépendante de la définition que l’on donne au genre[6].

Aucune trace ne semble aujourd’hui subsister du premier film d’Hamman ; toutefois, les données chronologiques certaines concernant les premières apparitions à l’écran de l’acteur permettent de le désigner, avec notamment l’acteur américain G.M. Anderson[7], comme l’un des premiers visages de l’Ouest au cinéma[8].

Formé aux Beaux-Arts, Hamman effectue un premier voyage aux États-Unis en 1905, et découvre la réalité des ranchs en travaillant notamment plusieurs mois en tant que cow-boy dans le Montana. Sa vocation artistique naît de sa rencontre avec Buffalo Bill, et de la découverte de son spectacle, le Wild West show, qui fascina plusieurs générations de spectateurs américains et européens.

En 1909, Hamman propose ses scénarios ainsi que ses talents de comédien et cascadeur à une nouvelle firme, la Lux[9]. Les premiers films qu’il écrit et interprète pour la firme sont mis en scène par Jean Durand, réalisateur alors aux commencements d’une œuvre qui deviendra l’une des plus importantes de l’avant-guerre en France.

Les filmographies des personnalités du cinéma muet sont généralement sujettes à caution, et pour celle de Joë Hamman, nous nous reporterons pour l’essentiel à celle reconstituée par Francis Lacassin[10]. Ensemble, Joë Hamman et Jean Durand tournent quatre films pour la Lux : Un Drame au Far-West (Au Far-West I), Le Feu à la prairie (Au Far-West II), L’Enfant du chercheur d’or et L’Attaque d’un train, sortis sur les écrans français entre 1909 et 1910. Après le départ de Jean Durand de la firme, Hamman interprète et met en scène trois autres westerns, dont Le Desperado, sorti en avril 1911. Puis, il quitte à son tour la Lux, pour rejoindre la firme anglaise Safty-Bioscop-Company, pour une nouvelle série, Les Aventures de Buffalo Bill (tournée dans la Forêt de Fontainebleau). En mai 1911, Hamman rejoint la Gaumont, où il y retrouve Jean Durand ; ils tournent ensemble les deux premiers films Aventures de trois peaux-rouges et d’un cowboy à Paris et Les Deux Trappeurs, sortis entre août et septembre 1911.

Les six films suivants nés de la collaboration entre Hamman et Durand sont aujourd’hui d’un accès facile grâce au travail d’édition en vidéo effectué par la Gaumont en 2008[11] : Pendaison à Jefferson City, La Prairie en feu, Cent dollars mort ou vif, Un Mariage au revolver ou Revolver matrimonial, Le Railway de la mort et Coeur ardent. Tous ces films, sortis entre novembre 1911 et juin 1912, constituent une série intitulée Scènes de la vie de l’Ouest américain[12].

En cette même année 1912, Hamman rejoint la firme Eclipse, pour inaugurer sa série la plus célèbre : Arizona Bill (films qu’il dirige ou qui sont mis en scène par Gaston Roudès)[13]. En 1914, un contrat passé avec la firme Éclair prévoit le tournage d’une nouvelle série… aux États-Unis, mais la guerre brise ce projet[14]. La carrière cinématographique d’Hamman prend alors une nouvelle voie, éloignée des rôles principaux qui firent sa gloire, tandis que les États-Unis reconquièrent définitivement le genre.

Les westerns d’Hamman étonnent aujourd’hui encore par leur réalisme et le désir d’authenticité de leur auteur. Son expérience et sa compréhension du grand Ouest éloignent ces films des simples illustrations exotiques ; riches en cascades et péripéties, ils mettent également en jeu de profonds conflits sociaux et moraux : la vengeance d’un chef Sioux humilié (La Prairie en feu), la violente rupture d’une amitié causée par la cupidité (Le Railway de la mort),… Le jeu sobre et retenu de l’acteur Hamman, la mobilité de la caméra de Durand, ainsi que l’authenticité des gestes, des costumes, contribuent enfin à forger une nouvelle esthétique cinématographique s’opposant à la théâtralité encore forte du cinéma français du début des années 1910.

Ces westerns n’étaient pas les seules d’initiative française : la firme Pathé, détentrice d’une filiale aux États-Unis, Pathé Exchange, produisaient des westerns réalisés sur les terres de l’Ouest[15]. À l’inverse, Hamman et Durand devaient recomposer, réinventer en France un territoire américain, de la banlieue parisienne à la Provence.

C’est à Arcueil, dans les carrières de pierre, qu’Hamman retrouve les « Bad-lands du Montana »[16] et tourne ses premiers films pour la Lux. Pendaison à Jefferson City est tourné dans les carrières de Romainville, « dans ce qu’on appelait alors le Far West parisien […] en raison de leur aspect rocailleux, bords du canal promus en rivière aurifère et bâtiments d’une usine désaffectée. »[17] Francis Lacassin cite le témoignage de l’acteur Gaston Modot : « Parmi les cheminées d’aération d’une champignonnière, le shérif et ses homme emmenaient un prisonnier vers les hangars d’une usine à plâtre. On lui passait la corde au cou. On renforçait le tout d’un titre impressionnant : Pendaison à Jefferson City ! Et c’était, sur l’écran, le Missouri. »[18]

Les forêts américaines sont quant-à-elles retrouvées à Meudon et surtout à Fontainebleau, forêt d’élection des firmes françaises pour les tournages en extérieur dès le début des années 1900. Enfin, les plaines de l’Ouest sont en réalité les plaines de Nanterre.

Mais c’est en Camargue que les westerns de Joë Hamman et Jean Durand vont trouver leur pleine identité visuelle et topologique. Le Marquis Folco de Baroncelli-Javon accueille l’équipe de tournage dans sa vaste propriété de Saintes-Maries-de-la-mer. Principal réhabiliteur d’une région alors désertée et hostile, Folco de Baroncelli partageait avec Joë Hamman sa fascination pour l’œuvre de Buffalo Bill et son profond respect des minorités Indiennes. Il met à leur disposition ses terres, ses troupeaux de taureaux et ses gardians, gardiens du bétail, véritables cow-boys camarguais.

« Sans la pénurie de cactus, on prendrait cette région pour une contrée d’Amérique », déclarait Joë Hamman[19]. Pour Estelle Rouquette, conservateur du Musée de la Camargue, il y a bien entendu peu de rapports entre l’Ouest américain et la Camargue, « pas plus, en tout cas, qu’avec d’autres grands espaces isolés, faiblement peuplés d’êtres humains vivant de l’agriculture et du pastoralisme »[20]. La nature américaine, dans ces westerns français, est ainsi esquissée, signifiée par des paysages arides, dépeuplés, archaïques (signes d’urbanisme et de modernité réduits a minima) – des paysages d’autant plus fascinants pour les spectateurs d’époque encore habitués aux décors de studios ou aux extérieurs tournés en ville.

C’est cette géographie que l’on retrouve ainsi au fondement du Western cinématographique. Un genre qui, s’il n’a pas été créé par Joë Hamman, aura été singulièrement marqué par son regard.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                               Laurent Husson

                                                                                                                                                             

La conférence de Laurent Husson aura lieu le samedi 3 juin au cinéma Ermitage à 11h. 

[1]    Joë Hamman, Du Far West à Montmartre, Paris, Éditeurs Français Réunis, 1962, p.91.

[2]    Francis Lacassin, À la recherche de Jean Durand, Paris, AFRHC, 2005, p.52.

[3]    Ibid.

[4]    Citons les précieuses pages que l’historien du cinéma et de la culture populaire Francis Lacassin a consacré à Joë Hamman dans ses ouvrages Pour une contre-histoire du cinéma (Lyon/Arles, Institut Lumière/Actes Sud, 1994) et À la recherche de Jean Durand (Paris, AFRHC, 2005) – et qui préfiguraient une monographie restée inachevée –, le documentaire Joë Hamman, le français qui inventa le western de Vincent Froehly (2014), l’émission radiophonique L’Heure du documentaire sur France Culture du 20 juillet 2015, et le récent livre Western camarguais (dir. Estelle Rouquette et Sam Stourdzé), issu d’une exposition aux Rencontres photographiques d’Arles de 2016 (Arles, Actes Sud/Rencontres d’Arles/Musée de la Camargue, 2016).

[5]    Cf. Joë Hamman, op.cit., et Eric Leguèbe, Confessions : un siècle de cinéma français , vol.1, Paris, Ifrane Éditions, 1995, p.9-11.

[6]    La reconnaissance de The Great Train Robbery comme premier western de l’histoire heurte sur un point central : le temps de l’action du film, contemporain de celui du spectateur et non ancré dans un passé révolu. Porter contesta lui-même cette attribution, et revendiqua plutôt son film Life of a cowboy, réalisé en 1906, comme le premier film du genre. Cf. Charles Musser, « The Comedy of remarriage », in Kristine Brunovska Karnick et Henry Jenkins (dir.), Classical Hollywood comedy, New-York/Londres, Routledge, coll. AFI film readers, 1994, p.286.

      L’histoire du Western est aussi intimement liée à celle de la représentation de l’Ouest au cinéma. L’on retrouve notamment parmi les premières bandes réalisées par la firme Edison en 1894 des scènes extraites du Wild West show de Buffalo Bill. Le champ d’étude portant sur la formation du Western peut donc s’étendre aux commencements mêmes des représentations cinématographiques. Cf. Nanna Verhoeff, The West in early cinema. After the beginning, Amsterdam, Amsterdam University Press, coll. Film culture in transition, 2006 ; Scott Simmon, Invention of the Western Film. A cultural History of the Genre’ First half-century, Cambridge/New-York/Melbourne, Cambridge University Press, coll. Genres in American cinema, 2003.

[7]    Gilbert Max Anderson (1880-1971), co-fondateur de la firme Essanay en 1907, fut l’interprète du premier cowboy célèbre de l’histoire du cinéma américain, Broncho Billy ; le personnage fait sa première apparition en 1908 dans le film The Bandit makes good, puis en 1909 dans trois autres films : The Heart of a Coywboy, The Indian Trailer et The Ranchan’s Rival. La série des Broncho Billy s’achève à la fin des années 1910. Cf. George A. Katchmer, A Biographical Dictionnary of silent film western actors and actresses, Jefferson, McFarland, 2002, p.6.

[8]    En France, un autre héros de western fit déjà son apparition en 1908 : Riffle-Bill, dans une série homonyme de cinq films réalisée par Victorin Jasset pour la firme Éclair (films semble-t-il perdus). Le personnage s’inspirait directement de Buffalo Bill.

[9]    Hamman aurait également participé à la série Le Vautour de la Sierra (ou orthographié Siria), tournée par Victorin Jasset pour la firme Éclair, en trois épisodes sortis en août 1909.

[10]  Les différents éléments biographiques concernant Joë Hamman proposent des filmographies fort variables. Un travail de recoupement et de recensement des sources reste donc encore à effectuer.

[11]  Coffret DVD Gaumont, le cinéma premier, vol.2.

[12]  Série poursuivie par Jean Durand après le départ de Joë Hamman de la Gaumont.

[13]  La chronologie que donnait Hamman de ses œuvres – non exempte d’erreurs – situerait pourtant cette série avant son arrivée à la Gaumont.

[14]  Information donnée par l’historien du cinéma Bernard Bastide, au cours de l’émission radiophonique L’Heure du documentaire, op.cit.

[15]  Certains de ces films ont été récemment projetés à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, dans le cadre du festival Toute la mémoire du monde de la Cinémathèque française (programme « Il était une fois le western. 1910-1919 »), les 28 et 30 janvier 2015, puis à la Cinémathèque française dans le cadre de Fenêtre sur les collections (programme « Aux origines du western »), les 24 février et 12 mai 2017.

[16]  Joë Hamman, op. cit., p.92.

[17]  Francis Lacassin, À la recherche de Jean Durand, op.cit., p.127.

[18]  « Quand j’étais cow-boy », in Cinéma 62, n°68, juillet-août 1962, cité par Francis Lacassin, op.cit., p.127.

[19]  Cité par Albert Bonneau, « Le Far-West en France », in Cinémagazine n°19, 8 mai 1925, p.222.

[20]  « Introduction », in Estelle Rouquette et  Sam Stourdzé (dir.), op.cit.

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