Festival de l'histoire de l'art
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Laurence Bertrand Dorléac, nommée présidente du comité scientifique du Festival

31 août 2020

C’est la rentrée pour le Festival de l’histoire de l’art ! À 9 mois de l’événement, les équipes s’activent pour élaborer la programmation de cette dixième édition qui mettra à l’honneur le Japon et le Plaisir. L’actualité de cette rentrée, c’est la nomination d’une nouvelle présidente à la tête du comité scientifique du Festival.

Laurence Bertrand Dorléac, historienne de l’art et professeure d’histoire de l’art à Sciences Po, prend aujourd’hui la présidence de cette instance chargée de définir les grandes orientations de la programmation du Festival. Elle succède ainsi à Bruno Racine qui occupait ce poste depuis avril 2019.

Dans un riche entretien, Laurence Bertrand Dorléac répond aux questions de Veerle Thielemans, directrice scientifique du Festival, sur ses recherches en cours et ses ambitions pour le Festival.

 

Laurence Bertrand Dorléac © Ivan Kozine

Laurence Bertrand Dorléac, vous venez d’être nommée à la présidence du comité scientifique du Festival de l’histoire de l’art, que représente pour vous cet événement ?

Cet événement scande la vie de notre spécialité qui mérite d’être toujours plus accessible et partagée. C’est un outil précieux pour déployer les savoir-faire anciens et nouveaux en histoire de l’art dans le cadre historique du château, des jardins et de la ville de Fontainebleau. C’est un rendez-vous avec nos consœurs et nos confrères mais aussi avec nos publics. C’est le lieu privilégié du dialogue entre les générations, un moment précieux qui réunit, à l’échelle nationale et internationale, des individus sinon des communautés, curieux de savoirs nouveaux, de rencontres avec des écrivains, des artistes, des conservatrices et des conservateurs, des commissaires d’expositions.

En tant que Présidente du comité scientifique, dans quelle direction souhaitez-vous voir évoluer cette grande manifestation ?

Un festival doit se réinventer en permanence et je le voudrais aussi vivant que le meilleur de notre spécialité en mouvement. J’ai déjà participé à son nouveau comité scientifique qui est un lieu privilégié pour discuter de ses orientations. Mon rôle est d’animer avec nos équipes la discussion et de fédérer les bonnes volontés qui ne manquent pas. J’arrive à un moment où ses acteurs et ses actrices ont de prodigieux talents, il n’est pas difficile d’imaginer le meilleur pour la suite. J’ai comme tout le monde des priorités et des marottes :

– La place essentielle à donner à la jeune génération, non seulement pour rendre compte de ses travaux, mais pour engager et animer la discussion autour des sujets de notre temps.

– Le lien vital entre l’université et les musées qui ont en commun de chercher, de donner une forme rationnelle et sensible à la pensée par une même attention aux œuvres, aux archives et aux textes.  Les uns et les autres s’adressent à des publics variés ; ils donnent accès à l’art et au monde de l’art par l’écriture, les expositions, les cours, les conférences, les films, les émissions de radio et de télévision, Internet ou les réseaux sociaux.

– La place de l’art actuel n’est jamais évidente : aussi curieux que cela puisse paraître, il est facile de bouder l’art actuel par manque d’attention ou par préjugé.

– Le dialogue entre les différentes formes d’art est précieux. Le cinéma est déjà présent et l’histoire de l’art s’intéresse à bien des formes visuelles, sonores, olfactives, gustatives.

– Enfin, je tiens au lien entre les savoirs : l’art a la particularité d’être cannibalisé par beaucoup de monde et c’est très bien ainsi. Que la plus fine observation gagne, que la plus grande intelligence des œuvres l’emporte, que l’interprétation la plus originale triomphe.

Parlez-nous de votre parcours/de vos domaines de recherche ?

Si vous le voulez bien, nous réserverons le parcours pour de longues soirées d’hiver, je préfère me concentrer sur mes recherches en cours. J’ai deux chantiers sur le feu auxquels je tiens particulièrement.

Le premier s’intéresse aux « choses » dans la perspective d’une exposition au Louvre à l’automne 2022. Il s’agit de revisiter sur la longue durée le genre de la nature morte si mal nommée. En dialogue avec la formidable exposition de Charles Sterling de 1952, nous allons étendre la chronologie, la géographie, le corpus d’œuvres et d’artistes puisque nous avons changé de perspective, de sensibilité, de mentalité. Les artistes surtout nous ont fait changer, les femmes ont acquis leur part, toutes et tous ont expérimenté d’autres médias en contribuant mais aussi en contrariant l’histoire de l’abondance et de la rareté des choses et de leurs représentations.

Le second chantier vise à expérimenter l’histoire artistique d’une égérie de notre temps, Greta Thunberg. Il s’agit de la saisir par la forme de son action et de ses discours, par les images, la voix, la coiffure, les vêtements, l’expression, les médias, les choses dont elle s’entoure.  Cette histoire croise l’inquiétude de la jeune génération à l’échelle internationale, en particulier des jeunes filles engagées dans la lutte contre le dérèglement climatique. À leur façon, elles sont les pythies de notre époque, qui pourraient figurer dans un film de Robert Bresson qui n’engageait aucune professionnelle parce qu’il se méfiait du jeu théâtral au cinéma. Pour Greta Thunberg qui ne joue pas,  l’art c’est la vie.

Vous travaillez sur l’articulation entre l’histoire de l’art et les autres disciplines des sciences humaines et sociales et vous insistez sur l’importance de lier la recherche dans ces disciplines avec les problématiques qui animent notre société actuelle. Quel rôle l’art et l’histoire de l’art peuvent-il jouer dans les débats de notre époque ?

L’art donne une forme à notre souci du monde, pas seulement l’art actuel mais l’art ancien. Certaines œuvres du passé sont bien plus actuelles et actives que d’autres qui sont produites aujourd’hui. Elles font aimer et comprendre les choses au présent dont l’actualité nous prive souvent.

Je n’envisage pas cette actualité sans dialogue avec l’histoire que je cultive comme un précieux réservoir d’oxygène. Ce qui manque souvent à l’analyse des événements du présent, c’est une perspective, un dialogue, des correspondances. Nous avons besoin d’ouvrir des fenêtres dans le temps et l’espace et l’histoire de l’art invite à cela.

Le grand confinement a permis de réfléchir notre façon étroite de voyager, même très loin. Nous prenons l’avion mais en restant finalement la plupart du temps entre nous, entre spécialistes, entre « académiques ». L’expérience du dépaysement est essentielle, mais chacune et chacun doit trouver sa façon de voir du pays, vraiment. Parfois, c’est d’ailleurs tout simplement en créant délibérément une distance entre soi et le monde extérieur. Aby Warburg tenait cette distance comme essentielle à la création artistique. C’est paradoxalement la conscience de cet écart qui peut assurer une fonction sociale importante et durable.

Une autre façon de se dépayser vient de notre voyage au cœur d’autres spécialités que la nôtre. L’histoire de l’art invite plus que toute autre à s’intéresser à des champs exogènes : à la philosophie, à la littérature, à la science, à la technique, à l’anthropologie, à la psychologie, à l’économie, etc. La liste est à la Prévert et je suis comme tout le monde une bricoleuse qui doit faire évoluer sa boite à outils en fonction de son objet de recherche.

Pour terminer, la dixième édition du Festival sera placée sous le signe du Plaisir. Que vous inspire ce thème ?        

« Plaisir » est un terme que je n’emploie pas, la « joie » m’est plus familière, mais comme j’aime bien sortir de mes habitudes, je suis curieuse de savoir comment le sujet sera traité. Pour tout vous dire, je vais être obligée d’y penser sérieusement dès cette rentrée. Didier Ottinger et Cécile Debray m’ont commandé un vrai casse-tête pour le catalogue d’une exposition de l’Orangerie des Tuileries sur le Magritte inquiet, qui se réfugie apparemment dans le bonheur en pleine seconde guerre mondiale —, il est alors persuadé que les événements vont heureusement se retourner. Je dois réfléchir à d’autres artistes qui ont choisi, comme lui, plus ou moins consciemment, non pas de se soustraire au malheur du temps, mais de lui opposer une réponse surprenante et, en apparence seulement scandaleuse. Appelons cela bonheur ou contre-malheur plutôt. D’ailleurs, comment voir le bonheur uniquement comme une irruption spontanée alors que c’est dans bien des cas une construction, une manifestation de sagesse, une discipline, une façon de négocier avec nos démons intérieurs.

Paul Klee a résumé au mieux la situation en disant qu’au pire moment de son existence, alors que la mort rôdait et que son ami poète Trakl venait de se suicider, il s’était réfugié dans « la moitié joyeuse » de lui-même. Il est probable qu’il ne se faisait pas d’illusion sur ce que l’autre moitié éprouvait mais il pensait en stoïcien qui renversait l’adversité en événement favorable. Voyez où mène l’histoire de l’art : à relire Sénèque, Épictète ou Marc Aurèle, à fréquenter les Contemporains mais aussi les Anciens, à voir en eux des amis pour aujourd’hui.

La recherche est un chantier individuel mais largement collectif. Même seule dans mon atelier, j’ai en tête une banque d’images et de textes de toute nature, de toutes les époques et de tous les pays. Notre dette est immense et nos appareils de notes ne suffisent jamais à la rembourser. C’est la raison pour laquelle je ne reprocherai jamais un pillage de ce que j’ai écrit car c’est toujours une forme d’hommage et une façon de prolonger le grand tissage des savoirs.

Si je voulais résumer mon goût du Festival de l’histoire de l’art, puisque c’est l’objet initial de notre entretien, je dirais que c’est comme un hypertexte, une aventure en commun, un grand rhizome où il se passe beaucoup de choses en même temps : elles se répondent plus ou moins bien mais elles sont concentrées dans une expérience commune, vécue singulièrement par chacun et chacune. Je l’imagine savant, vivant et joyeux. Le Japon sera cette année à l’honneur et je laisserai donc le dernier mot à Sei Shōnagon, la merveilleuse poétesse japonaise du Xe siècle. Dans son langage, elle aurait peut-être écrit de cette fête de l’esprit que ce sont des « choses qui font battre le cœur ».

 

Festival de l’histoire de l’art, édition 2019 © Thibaut Chapotot

 

 

 

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