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Le cinéma de found footage

OuterSpace 4 (Tscherkassky)

© Light Cone

 » L’arrangement le plus beau tient d’un morceau de déchets amassés par hasard.  » Héraclite

 

 

 Found footage Genre du recyclage filmique  Tradition 01 (Deutsch)

© Light Cone

Dans la tradition du cinéma expérimental, il trouve sa spécificité par rapport à l’ensemble des formes de recyclage, du film de montage à l’installation vidéo. En effet, la matérialité de l’image recyclée est l’un des enjeux majeurs de cette pratique, qui ne peut s’obtenir qu’en explorant les images en elles-mêmes ce qui permet de révéler quelque chose de la nature des images en soi. Cette pratique tend à révéler une puissance latente d’où jaillissent toutes les potentialités visuelles des images utilisées.
Lefound footage s’attache ainsi à trouver de nouveaux sites de création (montage, émulsion, détournement…). Il prolonge des formes de collage développées par d’autres approches artistiques (littérature : Lautréamont, Joyce, Apollinaire, Pound, poésie surréaliste, Eliot, poésie sonore… ; photographie : images spirites, photocollages, photomontages… ; peinture : cubisme, futurisme, constructivisme… ; musique : Arthur Honegger, Arthur Ohéri, John Cage, Pierre Henry, sampling, eRiKm…). Inspirée de l’esprit des Dada, il ne s’agit plus de produire des reflets, mais bien de déplacer des objets ou des processus.

Dès 1969, le cinéaste américain Jonas Mekas annonçait la généralisation de ce procédé : « Je pressens que l’ensemble de la production hollywoodienne des quatre-vingts dernières années pourrait devenir un simple matériau pour de futurs artistes cinéastes. » Pour se faire, les cinéastes explorent de nombreux matériaux, en analysent les préceptes, réinterprètent les systèmes et inventent de nouvelles formes. Cela nécessite de savoir choisir l’objet à travailler, objet conservé, trouvé, collectionné pour des raisons purement analytique ou plastique. Il apparaît évident, pour paraphraser Walter Benjamin, qu’on ne peut saisir historiquement un objet, qu’on ne peut rien extraire d’un fragment du passé plus ou moins ruiné, si l’on ignore sa matérialité et sa temporalité intrinsèques.

 

Évolution historique
Mickey fait du catch (Fouchard)

© Light Cone

Found footage s’est développé véritablement à l’après-guerre, par la conjonction de plusieurs conditions, comme le synthétise Nicole Brenez : 1) techniques, par la récupération d’un matériel industriel léger de montage et de refilmage ; 2) économiques, avec le regroupement des cinéastes avant-gardistes en coopératives (pour la diffusion) et en laboratoires (pour la production), longue histoire se prolongeant jusqu’à aujourd’hui et qui a transformé nombres de plasticiens en « cinéastes de laboratoire » trouvant dans la pellicule même un nouveau site d’investigation ; 3) esthétiques, l’accomplissement des formes cinématographiques « classiques » obligeant les adeptes d’un art en rupture à rechercher non plus une image du monde encore jamais vue (fantasme encore présent chez les premières avant-gardes), mais une image de cinéma encore jamais vue ainsi. Les cinéastes adeptes du found footage prélèvent, collectionnent, détournent différents types d’images tournées par d’autres (et venant de différents genres, de la fiction au film de propagande en passant par le documentaire animalier) afin d’en proposer une lecture différente.

À partir de ces collections d’images issues des formes de production classiques du cinéma (et qui ont contribuées à créer un imaginaire cinématographique), les cinéastes de found footage s’emploient à réinventer un imaginaire de cinéma, qui peut être élégiaque, critique, analytique, matériologique ou encore structurel. Par le biais de cette pratique, le cinéma est exploré en son corps même, dans sa substance profonde. Elle questionne autrement les codes du cinéma, et permet d’aborder l’histoire des formes cinématographiques différemment, au moyen d’œuvres qui étendent les puissances de l’analyse, de l’épuisement, du jaillissement, de la fragmentation, du remontage pour redéployer les possibles du cinéma.

« N’achève l’œuvre d’abord que ce qui la brise pour faire d’elle une œuvre morcelée ». Theodor W. Adorno.

Par Sébastien Ronceray (service pédagogique de la Cinémathèque française, co-Fondateur de l’association Braquage)

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