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Rencontre avec Françoise Sliwka, auteur, comédienne et metteur en scène

Cette année, trois lectures autour de « la photographie : l’instant et la mémoire » sont proposées. Françoise Sliwka, accompagnée de Catherine Salviat, lira des extraits de Photos de Familles d’Anne-Marie Garat le 31 mai à 15h au théâtre municipal de Fontainebleau.

Françoise Sliwka, vous êtes une habituée du Festival de l’histoire de l’art. Présente depuis la première édition, vous proposez cette année une lecture à deux voix. Qu’est-ce qui vous plaît dans cet événement ?

Françoise Sliwka : Le Festival de l’histoire de l’art est une manifestation unique. C’est rare de voir rassemblées des propositions si riches. Les trois jours se déroulent dans ce lieu magique qu’est le château de Fontainebleau : ses jardins, sa chapelle, ses appartements sont en pleine effervescence… Et la ville palpite autour de ce cœur. Les intervenants et le public s’entrecroisent dans une atmosphère joyeuse et stimulante, qui favorise les rencontres et les retrouvailles. Une certaine fidélité s’installe, on revoit les participants des années précédentes. C’est d’ailleurs dans ce cadre que j’ai rencontré Catherine Salviat : nous nous sommes retrouvées autour d’un même amour du texte et des œuvres et nous avons eu envie de fabriquer quelque chose ensemble. Et comme au Festival d’Avignon, on court à droite, à gauche, on compulse son programme pour ne rien rater, dans un mouvement général de bouillonnement intellectuel et artistique. Ce qui est aussi très stimulant, ce sont les thèmes choisis. Lors de la première édition, sur le thème « Art et Folie », j’ai réalisé une lecture sur Camille Claudel. Ça a été une rencontre très forte avec le texte, cela m’a touchée personnellement, au point de poursuivre l’expérience autour d’un spectacle. J’ai eu envie d’interpréter ses mots. L’an dernier, j’ai voyagé à travers les écrits d’Olivier Rolin. Et cette année, ce sera l’éphémère à travers la photographie.

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Comment s’est fait le choix de cette lecture de Photos de familles ?

Lors de la publication de la proposition générale, j’ai beaucoup réfléchi car nous avons carte blanche pour le choix.
J’ai découvert ce texte d’Anne-Marie Garat lorsque j’ai commencé une thèse d’esthétique en philosophie de l’art. Je travaillais alors sur la photographie et la mort. J’établissais un corpus de textes et de photographies. Et dans les textes, il y avait celui d’Anne-Marie Garat. J’ai été extrêmement touchée par ce livre qui met en valeur la photo de famille. Ce ne sont pas forcément des photos posées, hiératiques, il y a aussi des photographies avec l’ombre du photographe : c’est une matière brute. Et à partir de ces images recueillies sur des brocantes, ces trésors abandonnés témoins d’une vie familiale, ces moments que l’on a jugé suffisamment importants pour les rendre immortels, Anne-Marie Garat invente une histoire. A force de scruter cette image, elle imagine l’histoire des gens. C’est une démarche romanesque passionnante.
Ces images sont ambivalentes, elles sont très connotées dans la temporalité (costumes, poses, allures, …) mais elles restent bloquées dans un éternel présent. On sait bien que les personnes qui sourient sur l’image ont vieilli, peut-être sont-elles déjà décédées… Cependant, ces images font encore écho pour nous.

Imaginer l’histoire que contient une photographie

Qu’est-ce qui vous a touchée dans ce livre ?

J’aime quand Anne-Marie Garat déplie une photo et la scrute, pour imaginer l’histoire qu’elle contient. Je m’intéresse aussi au statut, à la place de la photo : dans Photos de Familles, on peut voir des photographies sur lesquelles des personnages ont été découpés ou barrés. Ils sont comme torturés sur ces images. Quelle histoire derrière cet objet ? Pourquoi choisir de l’abîmer ? Quel est la place de cette photo de famille ?
J’aime aussi le rituel de l’album de famille. Installés ensemble dans le salon, la grand-mère sort l’album du dernier tiroir de la commode. Elle ouvre un livre épais au papier gaufré, qui garde précieusement l’image de jeunes hommes qui sont aujourd’hui des grands oncles. Et tout autour d’elle, la famille est rassemblée pour écouter l’histoire familiale. Dans ce salon ordinaire, c’est une légende qui se déploie, une histoire que l’on connaît par cœur mais que l’on aime à réentendre.

Anne-Marie Garat a ajouté à sa publication un article sur la photographie numérique. Nous n’avons plus vraiment d’albums aujourd’hui, on ne développe plus les photos. Cette avancée technologique a beaucoup changé le rapport à l’image et à l’objet…

C’est certain. C’est une transition qui me rend mélancolique et inquiète. On prend aujourd’hui beaucoup de photos, tout le temps. Nous n’avons plus de relation sacrée à la photo. On oublie ce rituel magique qui faisait revivre les disparus, cet objet précieux que l’on conservait soigneusement. Aujourd’hui, à ne plus vouloir s’encombrer de ces photos, on se coupe de cette matérialité qui donnait du corps aux individus. La virtualité ne risque-t-elle pas de creuser l’absence ? Est-ce qu’on ne risque pas de perdre la trace du temps en délaissant cet objet ? On s’émeut toujours devant des photos anciennes. Et les enfants aiment toujours fouiller dans des boîtes de photographies et interroger à propos de leur histoire. Mais maintenant, on montre ses photos sur son ordinateur, on n’en développe presque plus, on n’envoie plus de photos par courrier… on s’offre des livres photos. L’aspect physique de l’objet me manque et pourtant, je ne prends pas la peine de les développer. On donne moins de poids à cette image, la photo devient banale, on en est saturé. Mais on n’a plus de photos blanchies par le temps dans son portefeuille. Cela me rend nostalgique.

Des rêveries vagabondes autour de chaque photographie

Comment se déroulera la lecture de Photos de familles ?

Il s’agira d’une lecture à deux voix de quarante-cinq minutes. La mise en scène sera très simple : deux pupitres, deux comédiennes et, entre nous, le plateau envahi par l’image. Des photographies seront projetées pendant que nous lirons. On ne peut pas faire sans ces photos ! Ce sera une « lecture imagée », une série de rêveries vagabondes autour de chaque photographie.

Comment s’est opéré le choix des textes et des images ?

Photos de familles est un texte qui nous a beaucoup touchées, Catherine et moi-même. La répartition des extraits s’est faite de façon très naturelle, presque instinctive. Chacune a choisi les textes qu’elle souhaitait lire en fonction de ce qui lui parlait le plus. Nos prises de paroles alternent afin d’éviter toute forme de monotonie.
Pour les images, nous avons aussi puisé dans un fonds photographique très riche, celui de Véronique Ellena. Ce sont des photos d’une famille du début du XXe siècle dans une grande maison bourgeoise avec un parc attenant. Elles permettent de plonger dans une véritable vie familiale. Le thème privilégié sera donc celui de la maison de famille dont les photos réactivent l’existence des habitants. Dans le livre très riche d’Anne-Marie Garat, j’ai privilégié les textes qui tissaient des liens entre la maison et la photographie. On fait revivre toute l’histoire de la maison à travers la photo. Je me suis moins attachée à son regard personnel sur la photographie même si je l’ai beaucoup aimé.

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Photographie prise par un membre de la famille Boissart à Saint-Prest © Collection Véronique Ellena D.R.

Avez-vous envie d’aller plus loin dans cette exploration de l’album de famille ?

C’est en gestation. Cette lecture touche des intérêts profonds en moi. J’aimerais fabriquer quelque chose autour de la photo de famille, travailler avec des photographes. La photographie nourrit ma soif de fiction. J’ai ressenti une empathie immédiate envers les personnages de ces photographies. Ils deviennent des proches, ils m’accompagnent. C’est de l’ordre de la rencontre intime cette découverte des photos.
Si je vais plus loin dans cette direction, je contacterai Anne-Marie Garat afin d’échanger avec elle sur ce livre.

Que vous apporte l’exercice de la lecture en tant que comédienne ?

C’est un bel exercice. Ma première lecture s’est déroulée sur la scène nationale de Cavaillon. J’ai lu un de mes textes, qui venait de recevoir le prix d’écriture théâtrale de Guérande. J’étais habillée de noir, sur une scène sombre derrière une table noire sur laquelle étaient disposés des objets. Je parlais de la maison et de la famille, thèmes qui me sont chers comme vous l’avez compris. C’était très émouvant de lire son propre texte et de sentir les spectateurs heureux d’écouter une histoire. La lecture, cela replonge beaucoup dans l’enfance.
J’ai également fait des lectures pour le jeune public. Les enfants marchent complétement dans ce type de spectacles ! Ils sont ravis qu’on leur raconte une histoire.
La lecture, cela paraît simple. On garde le lien au texte. Mais en réalité, on est moins libre, on est entravé par le papier et l’on a très envie d’incarner le texte. La lecture, c’est une étape qui peut donner envie d’aller plus loin dans l’interprétation, d’intégrer le corps entier. Ainsi, j’ai redonné Camille Claudel en lecture après l’avoir produit en spectacle et c’était un peu compliqué. Je me suis sentie presque empêchée, entravée.
Ma formation m’a rendue attentive au livre et à l’art. Après un DEA de philosophie de l’esthétique, j’ai donné des cours d’esthétique à l’université de Columbia de Paris. En même temps, je travaillais aux éditions du Seuil. J’appréciais la découverte du texte et sa lecture. Je transmettais par le biais de l’enseignement, j’analysais le texte de façon conceptuelle pour mon DEA, cela me plaisait. Mais ce n’était pas suffisant. Je souhaitais donner corps aux mots, retrouver la matière par la parole. Le théâtre a relié tout ce que j’aimais : la mémoire sensorielle, l’expression physique, émotionnelle et le goût très grand du texte.

Quels sont vos projets ?

En ce moment, je tourne le spectacle sur Camille Claudel. On y suit l’artiste à travers sa correspondance.
Et je fabrique une forme hybride de spectacle, qui sera joué avec un comédien du Théâtre du Soleil. J’ai reçu une demande : faire vivre une étonnante expérience aux spectateurs qui voyagent dans un train de 1908. C’est une histoire de mariage clandestin, face à la Mer de glace… une affaire à suivre !

Pour retrouver toute l’actualité de Fraçoise Sliwka

Interview réalisée par Pauline Blain

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