Festival de l'histoire de l'art
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Une 10e édition placée sous le signe du Plaisir…

27 juillet 2020

Le Festival de l’histoire de l’art est un moment festif qui propose plus de 250 événements – conférences, projections de films, visites guidées, spectacles – dans le cadre exceptionnel du château et de la ville de Fontainebleau.

À l’occasion de son 10e anniversaire en juin 2021, le Festival sera placé sous le signe du Plaisir, un thème ô combien inspirant pour les artistes comme les historiens de l’art. Ce mois-ci, nous vous proposons un bond dans le passé, pour profiter, parmi les invités prestigieux de Napoléon III, d’un moment de plaisir au cœur du luxueux théâtre impérial du château de Fontainebleau…

Lieu de plaisir par excellence au temps des Valois et des Bourbons, le château de Fontainebleau offre un riche éventail des délices dont les courtisans autrefois ou les voyageurs et visiteurs d’aujourd’hui peuvent profiter. Parmi eux figurent les plaisirs de la scène qui émaillent les séjours de Louis XV et de Louis XVI, mais aussi de Louis-Philippe. Souvent comparé à une grande fête, le Second Empire laisse à Fontainebleau un héritage des plus raffinés, le théâtre impérial, un joyau architectural inauguré en 1857 par Napoléon III.

Comme les autres résidences impériales, Fontainebleau possède une salle de comédie, créée en 1725 par Robert de Cotte dans l’aile de la Belle Cheminée ; l’inconfort de celle-ci incite Napoléon III à aménager un nouveau théâtre qui sera implanté, après dix-huit mois de chantier entre 1854 et 1855, dans la partie occidentale de l’aile Louis XV. L’ancienne Comédie disparaît en 1856 dans un incendie qui se déclare dans les cuisines du rez-de-chaussée.

Vue de la loge impériale vers la scène, avec son rideau peint © château de Fontainebleau/Sophie Lloyd

L’architecture ingénieuse et moderne de Lefuel

Hector Lefuel, architecte du palais, loge le théâtre impérial en jouant des contraintes du bâtiment existant, dont seules les façades sont conservées. Plusieurs projets se succèdent et en juin 1854, les estimations sont établies et les entreprises à l’œuvre. A l’aide de structures légères, Lefuel construit une salle de 430 spectateurs, avec des commodités et des espaces d’apparat en combinant les formes géométriques sur quatre niveaux, niant la division horizontale ancienne. Au rez-de-chaussée, un vestibule précède un grand escalier desservant les trois niveaux supérieurs, les vestiaires et les accès au parterre ; au premier étage, le grand corridor des appartements débouche sur le vestibule d’honneur, emprunté par l’Empereur et ses invités. Celui-ci ouvre sur un petit salon ovale, dont le pendant est créé au sud et sur le foyer octogonal coiffé d’une coupole ornée de carton-pierre et d’ornements au pochoir rehaussé d’or. Il constitue une somptueuse entrée dans la salle, dont le plan en ellipse confère à celle-ci ampleur et majesté. Dominant le parterre, la première galerie accueille la loge impériale, dont les sièges sont distribués sur cinq gradins, occupant l’espace que délimite un élégant renflement du balcon, traité comme une corbeille de fleurs. Cette sinuosité offre une grande fluidité au regard des spectateurs vers la scène mais aussi vers les souverains. Une seconde galerie elliptique, disposée en encorbellement au-dessus de la première, est surmontée du plafond ovale en calotte dont la voussure, percée d’oculi fermés par des treillages de bois doré, abrite quinze loges.

Un théâtre de cour au luxe inégalé

Empruntant certains motifs et dispositions à l’Opéra royal de Versailles et au théâtre de la reine à Trianon, Lefuel confie l’ornementation de la salle à François-Joseph Nolau (1804-1883), décorateur en chef de l’Opéra-Comique, et Auguste-Alfred Rubé (1817-1899), peintre de décors de scène, auxquels s’ajoutent Wallet et Huber, sculpteurs en carton-pierre, et André-Charles Voillemot (1823-1893) qui compose le plafond avec les figures de la Poésie et de la Musique, escortées par la Renommée et les génies des Arts.

Jamais un tel niveau de luxe ne fut atteint dans un théâtre, où soieries, capitons, moquettes et bois dorés font chanter leur riche polychromie. Ce confort inédit est perceptible dans le choix du mobilier qui s’inscrit dans cette veine Louis XVI adoptée pour le décor ; les sièges inspirés de créations de Georges Jacob adoptent des lignes courbes que redouble leur garniture à capitons. Comme les tentures murales en damas, les sièges sont garnis par les tapissiers du Garde-Meuble de la Couronne. Ceux-ci reçoivent en masse les châssis de bois fournis par Fourdinois et Jeanselme père et fils. L’ensemble, éclairé par un grand lustre de bronze doré et cristal, est mis en place avant la fin de l’année 1855, tout comme la décoration et le mobilier des salons du premier étage. Il faut attendre 1857, à l’annonce du séjour de Napoléon III et la première représentation organisée dans le théâtre, pour que les deuxième et troisième étages, ainsi que les loges grillées (permettant de voir sans être vu), soient meublés en recourant au service du Matériel des fêtes et cérémonies. Banquettes à dossiers amovibles et chaises en acajou permettent temporairement aux quatre cents invités d’assister à Une Tempête dans un verre d’eau de Léon Gozlan (1849) et Le Mari à la campagne de Jean-François Bayard et Jules de Wailly (1844), jouées par la Comédie-Française.

Vue de la première galerie avec les chaises de style Louis XVI livrées par la maison Jeanselme © château de Fontainebleau/Sophie Lloyd

Foyer de l’impératrice, détail d’une portière en damas de soie bleu doublée de damas de soie jaune © château de Fontainebleau/Sophie Lloyd

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce répertoire de comédies – auxquelles se mêlent quelques vaudevilles (pièces en chansons) et un seul opéra-comique, Les Noces de Figaro, représenté devant la cour impériale par la troupe du Théâtre lyrique le 24 mai 1858, sur la musique de Mozart mais d’après le récent livret de J. Barbier et Michel Carré – représente à peine dix représentations sous le Second Empire, alors qu’à la même période, le théâtre de Compiègne connaît près de quarante-sept soirées. Outre le coût de ces spectacles, nécessitant d’affréter des trains spéciaux pour les comédiens, leurs costumes et les décors de scène, la villégiature de Fontainebleau en période estivale permet plus difficilement de s’assurer des services des acteurs et des deuils à la cour interdisent les représentations. 

Cet usage très modéré du théâtre a en grande partie assuré son intégrité. Une sommaire remise en état a lieu en 1936 pour Le Demi-monde d’Alexandre Dumas fils, avant que les soldats de l’état-major allemand n’y organisent concerts, conférences, séances de cinéma, etc. pendant l’Occupation.

Une restauration exceptionnelle (2013-2019)

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le théâtre perd son statut de salle de spectacles fonctionnelle et devient un espace muséal, progressivement fermé au public. En 2007, 150 ans après l’inauguration du théâtre, un projet de restauration hors du commun voyait le jour grâce à la générosité de Son Altesse Cheikh Khalifa bin Zayed Al Nahyan, Président des Emirats Arabes Unis, permettant la sauvegarde et la mise en valeur de ce chef d’œuvre architectural du Second Empire.

Une attention toute particulière a été portée au respect de l’authenticité du lieu et donc aux moyens à employer pour assurer la conservation de l’ensemble de la salle, en procédant à un remaillage des maçonneries, une révision de la toiture, un assainissement du sol, l’installation d’un système de traitement d’air ou encore le passage de tous les réseaux nécessaires. Le chantier s’est donc organisé de sorte à n’intervenir que le plus légèrement possible sur les épidermes d’origine, notamment les soieries tendues dans la salle ou les tentures boutonnées du foyer impérial, les moquettes, les papiers peints, les décors dorés, les peintures décoratives. La toile du plafond a en revanche nécessité une reprise complète du marouflage pour corriger les défauts de mise en œuvre en 1854, avant de remettre en place le lustre, dont la chute en 1928 avait entraîné d’importants désordres et la disparition des cristaux.

Parallèlement aux interventions au cœur du bâtiment, l’intégralité du mobilier a été traitée en atelier afin de dégager la gangue de poussière qui s’était formée au cours des années et de consolider les textiles affaiblis par l’usage et l’exposition à la lumière. Le chantier fut l’occasion de sortir des réserves du château et de restaurer différents objets appartenant à l’ameublement du théâtre. En revanche, l’unité du théâtre a nécessité de réaliser quelques restitutions, plus particulièrement de moquettes (800 mètres linéaires), dont certaines sont considérées comme hors d’usage en 1894 et parfois éliminées, mais aussi les soieries bleues (240 mètres) disposées dans les salons ovales et le salon carré, dégradées au point que seuls quelques lambeaux ont pu être archivés et servir à la recomposition du dessin.

Vue du plafond de la salle de spectacle avec la composition peinte par Voillemot et le grand lustre en bronze et cristal © château de Fontainebleau/Sophie Lloyd

La restauration du théâtre s’est poursuivie par le traitement de la machinerie. Les dessous, le plateau de scène, la rampe et la loge du souffleur, les services côté cour et côté jardin et le gril ont fait l’objet d’une vérification des bois et d’une remise en jeu des éléments mobiles, tels que les chariots destinés à porter et manœuvrer les châssis de décor ou les tambours et contrepoids assurant l’appui ou la charge du rideau d’avant-scène et des toiles de fond. Par ailleurs, l’inventaire des décors, dont le rangement a été maintenu sur la scène, a pu être réalisé en amont du chantier afin de connaître le nombre de tableaux disponibles et leur état. Ce fonds, envoyé à Fontainebleau en 1864 après la démolition du théâtre du château de Saint-Cloud, rassemble des décors de plusieurs époques différentes, dont quelques éléments issus de l’ancienne Comédie de Fontainebleau. Au regard du répertoire joué, le Palais riche et la Forêt semblent avoir été les décors les plus employés sous Napoléon III, tandis que les décors dignes d’opéras comme le Palais gothique ou le Palais mauresque n’ont jamais été installés sur scène. Néanmoins, un décor n’offre un effet satisfaisant que s’il est bien éclairé, d’où l’équipement des mâts de lumière et des herses par des lampes de type quinquet pour restituer la température et le niveau d’éclairement du XIXe siècle.

La création exceptionnelle de Lefuel et la remarquable authenticité de ce théâtre de cour furent les aiguillons de cette restauration délicate. Œuvre totale, « la ravissante scène du palais (…) était (…) une des plus jolies et des plus élégantes qu’on puisse rêver. Elle était toute tendue de damas jaune et offrait le coup d’œil le plus gai du monde. C’était un vrai bijou », avoue, émerveillée, la princesse Pauline de Metternich, invitée régulière des séries impériales. Plus de 150 ans après son inauguration en mai 1857, lors de la venue du frère du tsar de Russie, la salle de spectacle, ensemble inestimable du Second Empire, peut désormais être découverte dans son intégralité.

 

Texte de Vincent Cochet, conservateur en chef du patrimoine, château de Fontainebleau.

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