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Le voyage des comédiens

20 mai 2012

Traiter du voyage des comédiens au cinéma revêt cette année où l’on déplore la mort accidentelle du cinéaste Théo Angelopoulos (1935-2012) une gravité toute particulière.

Son film, le Voyage des comédiens (1975) est programmé dans Art et caméra. On suit à travers la Grèce de 1939 à 1952 une troupe de théâtre itinérante qui joue une pièce populaire : Golfo la bergère, composée à la fin du XIXe siècle.

Le voyage des comédiens, Théo Angelopoulos, 1975

 

Les cinéastes ont fréquemment interrogé la vie itinérante des comédiens

L’histoire contemporaine, la grande et la petite, perturbe la tournée et l’on s’aperçoit finalement que la vie de la troupe n’est rien d’autre que la réactivation de la tragédie des Atrides. Depuis L’Illusion comique (1635) de Corneille, on sait combien est riche le chassé-croisé de la vie et de la fiction théâtrale. La caméra introduit une perspective et une profondeur supplémentaires.  Les cinéastes, qui ont dirigé la caméra sur eux-mêmes, filmant un tournage (La Ricotta de Pasolini en 1963 ou La Nuit américaine de François Truffaut en 1973), ont également fréquemment interrogé la vie itinérante des comédiens de théâtre. La tournée et le contact charnel avec les publics les plus divers, est-ce ce qui manque au cinéma? A moins que le cinéaste ne cherche dans la vie en commun des comédiens quelque anticipation du tournage filmique, souvent en dehors des studios? Ou bien encore, le voyage des comédiens, la fiction traversant le monde réel, est-il une utopie ou un reflet de l’imaginaire du cinéaste? Mais parfois, c’est une directrice de troupe, comme Ariane Mnouchkine, qui dans Molière(1978), donne sa version des faits, confiant à un de ses acteurs, Philippe Caubère, un magnifique rôle de cinéma.

Le voyage des comédiens, Théo Angelopoulos, 1975

Laurence Schifano, professeur d’études cinématographiques à l’université Paris Ouest Nanterre, a retracé pour nous le regard du cinéma sur un des faits caractéristiques du théâtre, l’itinérance, un thème qui résonne avec celui de « Voyages » choisi pour le festival d’histoire de l’art 2012:

Le motif poétique, romanesque et pictural du voyage des comédiens

« Plus que le cinéma hollywoodien – à l’exception notable des deux versions de Scaramouche en 1923 et en 1952-, c’est le cinéma européen qui a marqué une vraie prédilection pour  le motif poétique, romanesque et pictural du voyage des comédiens. Dans une veine patrimoniale, on explore autant l’instabilité des apparences et la vérité des masques de théâtre que les surprises des aventures picaresques ; même si certains films déclinent le motif autour d’un couple ( LesVisiteurs du soir de Carné en 1942, La Strada de Fellini en 1953), le  monde des comédiens en voyage est conçu comme le reflet inverse et collectif de sociétés embourgeoisées.  Même si on saisit les comédiens dans une halte (Le Carrosse d’or de Jean Renoir en 1953, Les Ailes du désir Wim Wenders en 1987), on sait que la route les attend. Sur ce fond mouvant, les comédiens dressent et défont leurs tréteaux, dans une traversée continue de l’espace et du temps. Double déclinaison qui caractérise aussi bien les adaptations du Capitaine Fracasse de Cavalcanti (1929) à Ettore Scola (1991), ou la série des Bergman en noir et blanc filmés entre 1953 et 1958, La Nuit des forains, Sourires d’une nuit d’été, Le septième sceau, Le Visage… Un des effets  remarquables de ces films est d’introduire le spectateur dans une temporalité hybride, entre le théâtre et la vie, dans des temporalités de fantaisie. Variations mélancoliques ou tragiques redisant  la mélancolie des déracinements et des ruptures, la précarité et le grotesque des existences, la plupart de ces films sont aussi liés aux racines foraines du cinéma. Pour trouver un tressage complexe et baroque de tous ces motifs, on se reportera à ce monument onirique et tourbillonnant qu’est L’Imaginarium du Docteur Parnassus((2009) où Terry Gilliam et ses personnages invitent le spectateur à une incessante traversée des identités, des écrans et des miroirs magiques ».

Le voyage des comédiens, Théo Angelopoulos, 1975

Thierry Dufrêne,

Professeur d’Histoire de l’art contemporain à l’Université Paris 10

 

Le 3 juin, un second film de Téo Angelopoulos sera à l’affiche d’Art & Caméra :

Le Regard d’Ulysse – Grand prix du Jury au Festival de Cannes 1995

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