Festival de l'histoire de l'art
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Le programme du festival

Moscou-Berlin-Dresde, ou le transfert est-allemand du modèle architectural soviétique

01/06/2012 - 13h00 à 14h00 Château de Fontainebleau - Salle du Jardin anglais (30 places)

Sur l’architecture en Allemagne de l’Est après 1945, le cinglant roman de Stefan Heym Les Architectes (1966) offre un bon moyen de saisir les ambiguïtés des créateurs de la variation allemande du néo-académisme stalinien. Situé vers 1956, le livre décrit la commode amnésie des pourtant pas si lointains projets d’Albert Speer pour le Berlin nazi, relatant les compromissions de bâtisseurs voulant effacer la mémoire de leurs collègues déportés, comme les opportunes palinodies de ceux qui se convertirent au réalisme socialiste à la soviétique. Un style qu’ils renièrent tout aussi promptement lorsque la déstalinisation exigea qu’ils brûlassent l’idole par eux adorée… Au-delà de l’exercice de survie esthétique, l’adaptation à l’influence de Moscou chez les ex pionniers de la modernité durant les années 1920 fut loin d’être une inféodation évidente, la question du caractère national de leurs édifices demeurant une question hautement piégée.

Ainsi la conception à Berlin-Est en 1949 de la Stalinallee sous la direction d’Hermann Henselmann, Richard Paulick, Hanns Hopp, Richard Schicksall et Egon Hartmann, est-elle clairement dans la lignée de la reconstruction de l’Avenue Gorki à Moscou par Arkadi Mordvinov. Celui-ci, alors président de l’Académie soviétique d’Architecture, eut un rôle capital pour l’architecture du bloc soviétique, agissant avec Alekseï Chtchoussev, Lev Roudnev (le Palais de la Culture, Varsovie) ou Nikolaï Baranov (architecte en chef de Léningrad) comme conseiller sur les projets des républiques satellites. Si Henselmann et Paulick définirent une monumentalité se réclamant de Schinkel, leur travail dût cependant se faire selon l’ascendant assumé des grandes avenues de la Moscou stalinienne. De même, la Dresde revue par Herbert Schneider vers 1950 fut fortement ambivalente. L’ensemble historiciste qu’il bâtit constitue une majestueuse recréation de l’esprit baroque, reconstituant le tissu urbain détruit. Or cette continuité aurait dû être dominée par une tour néo-baroque, version germanique des gratte-ciel staliniens… Cette étrange synthèse trahissait un incontournable transfert idéologique et formel, révélant le poids avoué du modèle soviétique sur les choix urbains d’une RDA soucieuse de suivre la ligne en vigueur à Moscou.

Enfin, outre les voyages de ses architectes chez son ancien adversaire, l’URSS affirma aussi solidement sa présence monumentale à Berlin, par deux mémoriaux : celui du Tiergarten (1946) par Boris Iofan et Mikhaïl Gorvits, et l’ensemble de Treptow Park (1949) par Iakov Bielopolski. Cependant le transfert fut à double tranchant. Car les vaincus ne se conformèrent que provisoirement à la domination du vainqueur – tandis que la remise en cause du culte de la personnalité leur apporta bientôt l’opportunité d’une nouvelle apostasie. Tournant politique et esthétique majeur qui leur offrit de reconquérir un semblant d’indépendance créative, prélude à une seconde modernité d’allure internationale passablement assagie…

                   Fabien Bellat est Docteur en Histoire de l’art de l’Université Paris X. Ses recherches (menées entre autres auprès de l’Institut d’Architecture de Moscou) et publications se centrent essentiellement sur l’étude de l’architecture soviétique. De 2005 à 2008 il a enseigné à l’Université de Nantes. Ses communications ont été données dans les universités de France (dont Poitiers et Rennes II), Angleterre (Liverpool Hope University), Russie (Université d’Etat de Moscou), Canada (dont l’Université du Québec à Montréal, McGill) et Etats-Unis (Savannah College of Art and Design)… Actuellement établi au Canada, il enseigne à l’Université du Québec en Outaouais.  

 

Publications choisies : 

« Place Rouge et URSS, patrimoine et propagande », in Patrimoines : fabrique, usages et réemplois, dirigé par Capucine Lemaître et Benjamin Sabatier, coédition Institut du Patrimoine et Presses Universitaires de Laval, 2008.

« Le néo-académisme en URSS, une autre architecture », Paris, La Revue de l’Art,  numéro 161 de septembre-octobre 2008.

« Du sacré en URSS. L’art soviétique et l’invention d’un culte », in Patrimoine et sacralisation, patrimonialisation du sacré, sous la direction d’Etienne Berthold, Montréal, Editions Multimonde en coédition avec l’Institut du Patrimoine et Presses Universitaires de Laval, 2009.

« L’Italie des architectes soviétiques », Paris, Histoire de l’art, octobre 2010.

« Mona Lisa, métamorphoses d’une présentation », Montréal, Muséologies, juin 2011.

« Solitudine delle vestigia. Marcello Piacentini e l’opera dei sovietici » (« Solitude des vestiges. Marcello Piacentini et l’œuvre des soviétiques »), Rome, Palladio, août 2011.

« L’URSS et l’élimination ou le rapatriement de ses pavillons d’Exposition », Paris, revue de l’UNESCO Museum International, (prévu pour) décembre 2011.

 

 

Sélection de communications :

1er juin 2011 : « Universités et musées au Canada. Expérience personnelle et remarques générales » (prononcé en russe), colloque Musées Universitaires de Russie, d’Europe et d’Amérique Université d’Etat de Moscou et Musée Pouchkine, Russie.

24 mars 2011: « Transferts panslavistes et persistance stalinienne : les églises russes de l’Abitibi et l’ambassade soviétique d’Ottawa », colloque L’imaginaire slave dans la culture, la société et le langage, McGill University, Canada.

18 février 2011: « Cities rebuilt in the Soviet Union, or Spirituality through Architecture and Propaganda », Savannah College of Art and Design, 7th Symposium The Spirituality of place, Etats-Unis.

16 juillet 2010: « European war memorials, from Verdun to Stalingrad. Political uses of architecture in defining mass death myths», colloque international War, conflicts and memory, Liverpool Hope University, Angleterre.

4 mai 2010: « Rencontres d’architectures entre l’Italie et l’URSS », atelier de recherche Entre global et local : la fabrique de l’architecture contemporaine (transferts, croisements, inventions), Université de Poitiers, France.

8 octobre 2009 : « La déportation, la dynamite et le retour des icônes – Monastères en Russie », colloque international Des couvents en héritage sous la direction de Lucie K. Morisset, Université Concordia, Montréal, Canada.

25-27 septembre 2008 : « Du sacré en URSS. L’art soviétique et l’invention d’un culte », Quatrième Rencontre Internationale des jeunes chercheurs en patrimoine – patrimoine sacré et sacralisation, Institut du Patrimoine, Université du Québec à Montréal, Canada.

12-13 octobre 2007 : « Place Rouge et URSS, patrimoine et propagande », Troisième Rencontre Internationale des jeunes chercheurs en patrimoine – Patrimoine et patrimonialisation : fabrique, usages et réemplois, Université de Rennes II Haute Bretagne.

7 novembre 2006 : « Artiste officiel, artiste de propagande en URSS : le cas Chtchoussev », Journée d’études Figures de l’artiste, Université de Nantes.

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